Au plus près de la poésie d’Atget

« Parc Delessert, 16e arrondissement, Paris » (1914), d’Eugène Atget.

A Paris, en 1921, la Seine est basse et les piles du pont Marie sont plongées dans l’ombre. Mais un rayon de soleil joue avec un petit bateau qui attend des jours meilleurs, posé hors de l’eau, et qui surgit du noir dans l’image, comme un œil ouvert, tranchant de son trait oblique les verticales du pont. Cette photo sépia d’Eugène Atget (1857-1927), merveille de construction poétique, est à voir encore quelques semaines à la Fondation Henri Cartier- Bresson, à Paris, dans une exposition sensible qui met en valeur les obsessions et le sens de la lumière de ce photographe pionnier.

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Sur le mystérieux et atypique Eugène Atget, tout a été écrit – tout et son contraire. D’autant plus que le photographe n’a laissé derrière lui quasi aucun écrit sur son œuvre : il a passé près de trente ans, jusqu’à la fin de sa vie, à l’orée du XXe siècle, à photographier en solitaire et à l’aide d’une vieille chambre, le vieux Paris, ses petits métiers, ses rues, ses boutiques, son architecture – un monde que beaucoup alors s’émeuvent de voir disparaître, avalé par l’haussmannisation de la capitale et l’arrivée du métro. « Cette énorme collection, artistique et documentaire, est aujourd’hui terminée. Je peux dire que je possède tout le vieux Paris », écrit Eugène Atget, en novembre 1920, dans la lettre avec laquelle il tente de faire acheter ses tirages par l’Etat.

Un tiers de tirages inédits

Adoubé par les surréalistes, qui aimaient ses vitrines aux mannequins inquiétants, le photographe a surtout été salué, aux Etats Unis, comme un pionnier de la modernité, par les photographes, telle Berenice Abbott qui joua un rôle majeur pour sa reconnaissance, mais aussi Walker Evans, Ansel Adams ou Lee Friedlander, et a influencé en France aussi bien Henri Cartier-Bresson que Raymond Depardon. Les critiques, eux, se sont écharpés à son sujet, comme le raconte l’historienne Luce Lebart dans son livre Les Silences d’Atget (Textuel, 2016). Le photographe était-il un artiste visionnaire et obsessionnel, annonciateur de la straight photography, ou un simple archiviste, producteur d’une documentation sur les mutations de la capitale, composant des albums thématiques pour répondre aux besoins de ses clients ?

Les deux commissaires de l’exposition, Anne de Mondenard, du Musée Carnavalet, et Agnès Sire, de la Fondation Henri Cartier-Bresson, ont préféré laisser de côté les mots pour inviter à regarder les images : « On s’est fondées sur le plaisir de voir, le nôtre et celui d’Aget », dit la seconde. Après avoir passé près de deux ans à étudier les collections du Musée Carnavalet, qui fut un des importants clients du photographe et qui conserve plus de 9 000 de ses photos, elles ont sélectionné cent cinquante beaux tirages, dont près d’un tiers d’inédits. Préférant réunir les séries sur les petits métiers pittoresques dans une projection, elles ont concentré l’exposition sur les rues et les architectures, les parcs et les boutiques, les portes ou les escaliers, excluant tout classement thématique ou chapitrage pour privilégier une promenade esthétique à travers les images.

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