Au plus près des hommes du quartier Barbès

« Iftar 2 » (Rupture du jeûne, Ramadan), exposition « Les Princes de la rue », de Clarisse Hahn, aux Rencontres d’Arles, jusqu’au 26 août 2021.

Aux Rencontres d’Arles, Clarisse Hahn montre des hommes invisibles. Ou, du moins, des hommes que l’on préfère ne pas voir. En juillet, une spectatrice traversait d’ailleurs l’exposition sans la regarder, d’un air fermé : « Ah, non merci, j’ai ça tous les jours sous mes fenêtres. » Le monde qu’illuminent ses images est celui de la communauté d’origine maghrébine qui vit tout autour de la station de métro Barbès-Rochechouart, quartier populaire de Paris : ses trafics, ses personnages, ses éclairs de joie, ses minidrames, sa vie ordinaire.

La cinéaste et photographe, connue pour ses films documentaires comme Kurdish Lover (2010), tourné dans sa belle-famille kurde, n’a pas eu à aller loin cette fois : Barbès, c’est là qu’elle habite, et ces hommes qui passent leur journée dans la rue sont ses voisins. « D’habitude, j’ai mon espace pour me retirer et faire une pause, là non, c’est mon quartier, indique l’artiste. J’ai partagé des choses très fortes avec eux. »

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La cinéaste a mis du temps à se faire accepter par ces hommes qui mènent une vie à mille lieues de la sienne. « Dans tous mes projets, je m’immerge, je passe du temps, je discute, et, au bout d’un moment, je rencontre la bonne personne, celle que ça amuse et qui a envie de l’échange que je propose. » Cette série « Princes de la rue » s’inscrit dans un travail plus large qu’elle mène depuis 1998 sur les « boyzones », communautés d’hommes dont elle décortique le langage, les traditions, les rituels, qu’ils soient des ouvriers du nord de la France zonant avec leurs pitbulls ou des rancheros du Mexique.

Violence et solidarité

« A Barbès, ce sont des hommes qui sont dans la rue, les femmes y passent car elles ont quelque chose à y faire, mais n’y restent pas, note Clarisse Hahn. A part des adolescentes qui n’ont pas envie d’être chez leurs parents. » Son regard sensible sur la masculinité offre un prolongement à Arles à l’exposition voisine, magistrale, intitulée « Masculinités », à la Fondation LUMA.

Ses images n’enjolivent pas la réalité souvent difficile de cet espace qui offre à ses occupants à la fois violence et solidarité. Clarisse Hahn photographie les grills, les petits restaurants qui forment une sorte de quartier général, les moments de partage comme la rupture du jeûne dans la rue, les jeux tantôt innocents tantôt violents, comme lorsqu’un jeune se fait humilier par un groupe qui lui baisse son pantalon.

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Il reste beaucoup de mystère dans ces petits moments prélevés dans le quotidien – on ne sait jamais si les discussions secrètes cachent des trafics illicites (de drogue, de Subutex ou autres), ou juste des débats animés entre amis. La photographe complexifie encore le message en donnant à ses images des titres étranges, tels que La Reine des neiges, empruntés aux signes urbains ou aux affiches, qui ajoutent une ambiguïté de sens et soulignent le contraste entre l’idéal publicitaire et ces vies précaires.

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