Au Royaume-Uni, les professionnels de la pêche plombés par les contraintes liées aux exportations

Dans l’usine de Seafood Ecosse, en banlieue de Peterhead, en Ecosse, les salariés terminent leur journée en ce milieu d’après-midi. Depuis l’aube, ils préparent les poissons et les fruits de mer, les mettent dans les boîtes et chargent les camions… Il faut faire vite pour envoyer les produits aussi frais que possible vers l’Union européenne, et en particulier vers la France, où part l’essentiel de la production.

Dans les bureaux attenants, où l’odeur des produits de la mer emplit tout, la journée est loin d’être finie pour Greg Busquet et Mohamed Bouziane, deux salariés français. L’exportation des langoustines, noix de Saint-Jacques et autres merlus demande désormais énormément de travail. Depuis le 1er janvier, et l’entrée en vigueur effective du Brexit, il faut : un certificat de capture, un certificat vétérinaire, une déclaration d’exportation, une déclaration d’importation de la part de l’entreprise française qui achète la marchandise… « C’est épuisant, explique M. Busquet. Il n’y a pas une soirée où on n’a pas besoin de s’occuper en urgence d’un problème administratif. »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Pêche : après le Brexit, avis de tempête dans l’Atlantique Nord

Les goûts des populations sont ainsi faits : les Britanniques mangent peu ce qu’ils pêchent, alors que les Européens raffolent des produits issus des mers froides du nord-est de l’Atlantique. Au total, 80 % des poissons et crustacés des eaux britanniques sont exportés. La sortie de l’UE, en compliquant le passage de la frontière, a imposé un sérieux casse-tête à toute la filière pêche du pays.

Les premières semaines du Brexit ont été catastrophiques. « Il n’y avait pas assez de vétérinaires, le système informatique britannique n’était pas au point… », explique M. Busquet. Leur marchandise s’est retrouvée bloquée à la frontière et a pourri. L’entreprise a perdu 150 000 livres (173 000 euros) de produits, remboursés à moitié par le gouvernement britannique.

« Langoustines mal étiquetées »

Dix mois plus tard, la situation s’est normalisée. « On a retrouvé le volume d’exportation d’avant le Brexit », note M. Bouziane. Mais cela représente un sérieux coût : 3 200 livres (3 700 euros) supplémentaires en moyenne par camion, soit entre 3 % et 10 % de la marge bénéficiaire suivant les cargaisons. Il a fallu embaucher du personnel supplémentaire et il faut payer les vétérinaires.

L’Irlande, grande perdante des nouveaux quotas de pêche

A Peterhead, le premier port de pêche britannique, une analyse fait le tour des pêcheurs depuis le Brexit : « Dans cette affaire, les Français et les Espagnols s’en sortent très bien, tandis que les grands perdants sont les Irlandais. »

Un rapport du partage des quotas après le Brexit rédigé par le gouvernement irlandais le confirme : d’ici à 2026, l’Irlande va perdre 15 % des quotas de pêche qu’elle possédait auparavant, ce qui en fait le pays le plus touché, à égalité avec l’Allemagne, mais sur des volumes bien plus importants. L’Espagne (4 % de quotas perdus), le Danemark (7 %) et la France (8 %) sont les moins touchés. Les Pays-Bas perdent 10 %.

Bien sûr, l’impact pour les pêcheurs français est loin d’être neutre, parce que le secteur y est l’un des plus importants d’Europe : la perte française correspond à 52 millions d’euros de chiffres d’affaires. Une somme proche de celle des pertes de l’Irlande (43 millions d’euros perdus), alors que le secteur de la pêche y est trois fois plus petit.

Cette répartition inéquitable entre les pays européens vient de la façon dont le Brexit a été négocié. L’Union européenne a principalement laissé filer des quotas de pêche pélagique (harengs, maquereaux…), secteur où l’Irlande est très présente et la France quasiment absente. « Ça donne une bonne indication de l’influence de la France dans les négociations », estime Jimmy Buchan, le directeur de l’Association écossaise des produits de la mer.

Pour tenter de limiter la casse sociale, le gouvernement irlandais a mis sur pied un groupe de travail. Son rapport intérimaire, publié en juin, propose que les 220 bateaux les plus touchés restent au port un mois par an et soient indemnisés pendant cette période, au moins jusqu’en 2023. L’argent pourrait venir du fonds de compensation du Brexit mis en place par la commission. Le groupe de travail irlandais demande aussi que l’Irlande obtienne de meilleurs quotas dans les eaux de la Norvège et des îles Féroé, ainsi qu’auprès des autres pays européens.

« Surtout, on arrive à revenir à notre niveau d’exportation d’autrefois uniquement grâce à notre taille critique », explique M. Bouziane. Seafood Ecosse réalise un chiffre d’affaires de 35 millions d’euros par an et emploie 140 salariés. Il lui est donc possible d’envoyer tous les jours des camions entiers. « Mais on ne veut plus partager de camions avec d’autres fournisseurs, comme on le faisait autrefois, parce qu’on devient dépendants du bon remplissage de leurs papiers administratifs, poursuit M. Bouziane. On ne veut pas bloquer douze tonnes de produits pour soixante kilos de langoustines mal étiquetées. »

Il vous reste 16.58% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.