Au Sénégal, la websérie « Cirque noir » ciblée pour atteinte aux bonnes mœurs

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Deux ans de prison ferme pour le producteur, un an pour le coproducteur et quatre acteurs. C’est ce qu’a requis le parquet, le 27 août, contre l’équipe de la websérie amateur Cirque noir qui fait polémique au Sénégal. Le jugement est attendu vendredi 3 septembre, moins de trois semaines après l’arrestation des six prévenus pour diffusion d’images contraires aux bonnes mœurs et outrage public.

A l’origine de ce feuilleton judiciaire et médiatique : la bande-annonce de la série dont les extraits – une femme qui se dénude, deux amants cachés par un drap filmés lors d’un rapport sexuel, un langage cru… – ont aussitôt suscité la controverse au sein d’une société sénégalaise à 95 % musulmane.

L’ONG religieuse Jamra a porté plainte auprès de la direction de la lutte contre la cybersécurité de la police nationale, dénonçant des images « pornographiques ». Une dizaine de suspects ont d’abord été arrêtés, parmi lesquels six ont été maintenus en détention en vue d’un procès. Une première au Sénégal, qui a relancé le débat sur ce qui peut être montré ou non dans les productions audiovisuelles.

Dans son réquisitoire, le procureur a reproché aux prévenus d’avoir provoqué volontairement le « buzz » avec des images choquantes afin de monétiser leur vidéo sur YouTube et gagner de l’argent.

Une ONG islamique qui s’insurge

En face, les avocats de la défense ont plaidé non coupables et demandé la relaxe de leurs clients. « Ce sont des artistes qui travaillent leur imaginaire, c’est donc de la simulation et de la fiction. Demander leur condamnation est une façon de tuer l’art », a plaidé l’un d’entre eux, MAbdoulaye Tall. A la barre, MKhadim Cissé s’est aussi inquiété que les réseaux sociaux et les organisations telles que Jamra prennent la place des juges.

Cette ONG islamique, accompagnée d’autres associations religieuses, a pris l’habitude de s’insurger contre les séries sénégalaises. Des productions qui connaissent de plus en plus de succès, mais sont souvent contestées pour leur façon d’aborder de manière crue des tabous de la société et de porter ainsi atteinte aux valeurs sociales, culturelles et morales sénégalaises.

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« Nous devons tout faire pour éviter que soient banalisés des actes ou des propos réprimés par notre morale », explique Mame Mactar Gueye, vice-président de Jamra, qui a commencé sa lutte avec le monde audiovisuel il y plus de vingt ans.

La première affaire l’avait opposé, en août 2000, à Canal Horizon alors que la chaîne, propriété du groupe Canal+, diffusait en clair – autrement dit gratuitement – entre 18 et 20 heures un programme jugé « érotique » par Mame Mactar Gueye. Mais cette bataille s’est intensifiée depuis quelques années avec le boom des séries télévisées sénégalaises, diffusées à la fois à la télévision et sur les réseaux sociaux.

Censures à répétition pour d’autres

En 2019, Jamra avait porté plainte auprès du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) contre le feuilleton à succès Maîtresse d’un homme marié… et plus de quatre fois contre la série Infidèles entre 2020 et 2021. « Langage vulgaire, offenses auprès des figures religieuses, images obscènes… Infidèles a été multirécidiviste malgré les rappels à l’ordre du CNRA », s’indigne Mame Mactar Gueye, qui se considère comme un lanceur d’alerte. « Aucun producteur n’a le droit de banaliser la pornographie verbale ou de piétiner nos valeurs sous prétexte de fiction ou de liberté d’expression », assure-t-il.

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Le réalisateur et producteur Omar Ndiaye estime, quant à lui, que des limites devraient être fixées, même si les jeunes de la série Cirque noir ne méritent pas la prison. « Les acteurs du milieu doivent prendre conscience que l’audiovisuel et le cinéma sont un moyen d’expression et d’éducation, indique le cinéaste. Sans parler de censure, un réalisateur peut montrer la sensualité avec beaucoup de tact sans avoir recours à la nudité ou à un langage obscène. »

Mais d’autres Sénégalais s’insurgent contre ces plaintes et censures à répétition. C’est le cas de Pape Samba Kane, écrivain et ancien journaliste. « Jamra n’a pas à s’ériger en censeur à la diffusion de productions ou à imposer un mode de vie. Et l’organisation s’attaque maintenant à la source de la créativité », s’inquiète l’intellectuel, qui se demande quelles sont ces valeurs du Sénégal invoquées.

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« Nous avons une diversité de religions, de pratiques religieuses et de cultures qui cohabitent au Sénégal et qu’il faut maintenir. La religion est nécessaire à une société mais elle n’est pas faite pour peser comme une chape de plomb », rappelle-t-il.

A la fin de l’audience de la semaine dernière, une dizaine de proches des six prévenus a levé le poing en signe de soutien. « Ce sont des victimes car ils sont jeunes et immatures, ils ont été influencés par les séries impudiques qui font le buzz. Mais cette affaire m’attriste car cela freine la créativité des artistes qui devraient être libres. On essaie de nous mettre des œillères », témoigne Bassirou Diallo, réalisateur et caméraman professionnel venu en soutien aux prévenus et pour demander leur libération.