Au Théâtre du Petit Saint-Martin, Catherine Hiegel en hilarante baronne des bonnes manières

Catherine Hiegel, le 14 octobre 2021, au Théâtre du Petit Saint-Martin, à Paris.

« Elle est géniale ! », s’exclament ceux qui ont vu Catherine Hiegel jouer Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne, de Jean-Luc Lagarce (1957-1995). Et c’est vrai. L’adjectif « génial », souvent employé à la va-vite, prend ici le sens qu’en donne le Larousse : « qui fait l’admiration de tous ». Personne ne conteste le talent de Catherine Hiegel, que Patrice Chéreau considérait comme une des plus grandes comédiennes – il l’a dirigée dans Quai ouest, de Bernard-Marie Koltès, à Nanterre, en 1986, quand elle appartenait encore à la troupe de la Comédie-Française, qu’elle a quittée en 2009. Depuis, Catherine Hiegel joue dans le théâtre public ou le théâtre privé, sans faire de hiérarchie, et la voilà cet automne dans la salle du Théâtre du Petit Saint-Martin, à Paris.

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Elle interprète seule un texte qui est un régal de drôlerie et de vacherie. Jean-Luc Lagarce l’a écrit en 1992, à la suite d’une commande du Théâtre Granit, à Belfort, qui cherchait des pièces à jouer dans des appartements. L’auteur s’est souvenu d’un manuel qu’il avait eu entre les mains, des années plus tôt : Usages du monde – Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne, de la baronne Staffe (1843-1911), qui n’était ni baronne, ni Staffe. Elle s’appelait Blanche Soyer, venait d’une famille de la bourgeoisie militaire des Ardennes, et vivait, célibataire, à Savigny-sur-Orge (Essonne). Comme la baronne Nadine de Rothschild, qui a publié en 1991 Le Bonheur de séduire, l’art de réussir. Le savoir-vivre du XXIe siècle (Robert Laffont), la baronne aimait donner des conseils, et le public aimait lire ses livres, en tout cas les acheter, quitte à les oublier ensuite dans des bibliothèques où ils seraient retrouvés un jour par hasard, et feraient le bonheur d’un lecteur comme Jean-Luc Lagarce.

Ce que la baronne Staffe ignorait, c’est l’usage que l’auteur ferait de son manuel. Un usage un peu pervers, certes, mais délicieux pour le lecteur ou le spectateur d’aujourd’hui. Jean-Luc Lagarce a taillé dans le vif des Règles du savoir-vivre dans la société moderne, en ne retenant que les étapes essentielles : naître, se marier, mourir. Pour réussir les trois, c’est simple : il suffit de se plier à deux principes. Un : l’existence se réduit au respect de règles strictement définies. Deux : les femmes trouvent leur bonheur dans la sujétion aux hommes. Si la baronne ne plaisante pas, Jean-Luc Lagarce rit sous cape. Il prend ses aises, accommode le texte à son style et à son esprit : il répète certains passages à l’envi, il en coupe d’autres jusqu’à l’absurde, et introduit des incises où éclate son ironie, souvent mordante.

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