« Au vu des forces économiques en présence, les abeilles et les pollinisateurs apparaissent indéfendables »

La protection des abeilles domestiques est l’une des causes environnementales les plus populaires et consensuelles ; elle est aussi le sujet sur lequel la plus grande part des politiques publiques divergent le plus des recommandations de la communauté scientifique compétente. Une récente décision l’illustre à nouveau.

Lundi 28 juin, au cours d’une réunion des ministres de l’agriculture de l’Union européenne (UE), la Commission et les Etats membres se sont accordés sur des objectifs de protection des abeilles domestiques. L’accord trouvé tient en un chiffre, 10 %. C’est le taux de mortalité jugé acceptable, au sein d’une ruche, en conséquence d’une exposition à un pesticide. La traduction réglementaire de cet objectif est simple : pour être autorisé en Europe, un agrotoxique ne devra pas détruire plus de 10 % d’une colonie d’abeilles domestiques qui y serait exposée.

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Banal en apparence, cet accord marque en réalité l’aboutissement d’une saga qui dure depuis plus de vingt ans – et qui n’est d’ailleurs pas complètement achevée. En 1994, une nouvelle génération d’insecticides systémiques, utilisés en enrobage de semences, fait son apparition en France en grandes cultures. Immédiatement, les apiculteurs riverains observent des mortalités anormales, des dépérissements, des effondrements de certaines colonies.

Rideaux de fumées

Dix ans s’écoulent en vaines controverses, en instrumentalisation du débat scientifique, en faillite de l’expertise publique. De toutes parts, des rideaux de fumées se dressent. Le déclin des abeilles ? Des virus, des parasites, des prédateurs naturels, le changement climatique, les mauvaises pratiques apicoles : tout cela aurait brusquement conspiré pour faire périr les butineuses, au moment même où de nouveaux agrotoxiques arrivaient dans les champs.

En 2003, un rapport d’experts académiques commis par le ministère de l’agriculture établit au-delà du doute raisonnable, après trois années de travail, que les troubles relevés par les apiculteurs sur leurs cheptels sont ceux que l’on attend d’une intoxication aux produits incriminés. Et, surtout, que les procédures d’évaluation du risque des pesticides sont aveugles, et qu’il faut les réformer. Cela aurait dû être l’histoire de quelques années. En réalité, ce processus est toujours en cours, comme le rappelle la décision du 28 juin, sur les objectifs de protection des abeilles.

La procrastination des Etats membres porterait à rire si le sujet n’était si important

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