Aurélie Filippetti : « S’en prendre à des journalistes, c’est leur intimer l’ordre de se taire face à la violence qui vient »

Tribune. Les attaques contre les journalistes se multiplient. La scène du fusil pointé sur eux par Eric Zemmour [mercredi 20 octobre, à Milipol, le salon consacré à la sécurité intérieure, à Villepinte, en Seine-Saint-Denis] est évidemment autant un programme qu’une provocation. Cette mise en scène vise à banaliser le recours aux armes dans le débat public. Voir un aspirant à l’élection présidentielle, donc à l’obtention des codes de la force nucléaire française, pointer, pour s’amuser, une arme face à qui que ce soit nous plonge dans la sidération.

Nous qui lisons en cette période même les récits tragiques des rescapés du Bataclan [alors que se tient actuellement le procès des attentats du 13-Novembre] ne pouvons être que pétrifiés par l’image – transformée en gag – de cette violence. Rien ne pourra nous empêcher de faire ce rapprochement obscène. Car viser des journalistes avec une arme à feu est obscène après Charlie Hebdo, après le Bataclan. « Ob-scène », c’est ce qui doit rester en arrière de la scène. Ce qui ne doit pas être représenté, selon les codes du théâtre tragique, parce que précisément son image est si violente qu’elle paralyse toute pensée.

Une pression constante sur la presse

Ce n’est pas, nous dit-on, du « premier degré ». Bien, prenons-le donc au second degré : il s’agit donc de faire mine de cibler les journalistes, ce qui est l’exacte définition de les menacer. Pourquoi chacun y a-t-il lu une menace fort peu imagée ? Parce que la pression sur la presse est actuellement constante. Non pas une pression imaginaire, celle d’une prétendue gauche des médias qui déverserait sa propagande soviétique dans le service public transformé en Pravda. Cette « une » indigne pour un journal [celle du Figaro Magazine le vendredi 22 octobre, consacrée à l’audiovisuel public], par ailleurs lui-même largement bénéficiaire des aides à la presse écrite, est au fond un procédé rhétorique bien connu pour accuser les autres de ce dont on est soi-même coupable. C’est-à-dire, le refus du pluralisme.

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Mais, plus profondément, c’est l’idée même d’un service public indépendant, mêlant allègrement les interventions de journalistes, chroniqueurs et éditorialistes de toutes obédiences, progressistes, conservateurs, ou rien du tout (et je ne donnerai ici aucune liste, car dresser des listes nominatives pour classer les gens en fonction de ce qu’ils pensent est le symptôme du totalitarisme), l’idée d’un service public audiovisuel ne répondant pas aux ordres d’une idéologie totalitaire quelle qu’elle soit, mais incarnant précisément la liberté d’expression, qui est l’un des piliers de notre République et que nous avons honorée en la mémoire de Samuel Paty.

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