« Aux origines des sciences humaines », de John Goldsmith et Bernard Laks : un cours serein

« Aux origines des sciences humaines. Linguistique, philosophie, logique, psychologie. 1840-1940 » (Battle in The Mind Fields), de John Goldsmith et Bernard Laks, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Przewozny-Desriaux et Patricia Rousseau, édition française revue par les auteurs, Folio, « Essais », inédit, 1 008 p., 12,30 €, numérique 12 €.

Somme consacrée à la naissance des sciences humaines et coécrite par deux savants, l’un français, l’autre américain, Aux origines des sciences humaines contredit le préjugé qui voit dans l’histoire scientifique soit une compilation de fausses routes allègrement dépassées par la recherche actuelle, soit une plongée ésotérique noyant le lecteur ordinaire dans les allusions érudites.

Car ni John Goldsmith, de l’université de Chicago, ni Bernard Laks, de l’université Paris-Nanterre – tous deux linguistes reconnus –, ne se sont contentés de laisser aller leur plume pédagogue et pimentée d’humour au service d’une rétrospective bourrée d’informations, de biographies, de textes et de portraits qui retracent le siècle (1840 à 1940) de formation des « sciences de l’esprit » (linguistique, philosophie, logique et psychologie). Tout au long de centaines de pages qui se lisent avec plaisir, ils défendent une thèse, propre à surprendre ceux qui estiment que l’avancée (ou le progrès) du savoir s’effectue par sauts, découvertes inouïes ou cassures dues à des individus héroïques.

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Nos auteurs, en effet, s’opposent à la vision heurtée et saccadée du passé des sciences que des épistémologues comme Thomas Kuhn (1922-1996), dans sa Structure des révolutions scientifiques (Flammarion, 1962), ou Michel Foucault, dans son Archéologie du savoir (Gallimard, 1969), ont fini par imposer. Ce passé révèle plus de continuité que de ruptures. Si les personnalités, toujours liées à des groupes, y jouent incontestablement un rôle, l’aspect faustien du chercheur solitaire exhumant la perle du fumier se révèle souvent surjoué, reconstruit par les intéressés ou par des disciples soucieux d’accentuer les angles afin de s’assurer d’une généalogie plus originale qu’elle n’est en réalité. S’il y a bien polarisation entre écoles et tendances, celle-ci relève souvent, montre le livre, plutôt de la sociologie universitaire et du souci des générations montantes de s’imposer face à leurs aînés, que de motifs théoriques.

Le « signifié » et le « signifiant »

Pas question pour autant de nier le génie que possédèrent certains acteurs essentiels des sciences humaines. Par exemple, celui du linguiste parisien puis genevois, précoce spécialiste du sanskrit, Ferdinand de Saussure (1857-1913), référence obligée du structuralisme. Ce dernier, dont l’œuvre doit beaucoup à la linguistique allemande, aurait été fort étonné, nous assurent Goldsmith et Laks, de l’usage que les « modernes » allaient faire de son travail dans les décennies d’après 1945. Ainsi, ses Cours de linguistique générale (Payot, 1916), véritable bréviaire des structuralistes, a-t-il été loué pour ses dichotomies, dont la plus célèbre n’est pas celle du « signifié » et du « signifiant » mais celle qui creuse l’écart entre langue et parole. Pour les contemporains qui dédaignent les « actes de parole », seule la langue et la grammaire seraient l’objet de la linguistique. « Or, affirment Goldsmith et Laks, rien n’est plus étranger à la pensée de Saussure, qui travaillait au contraire à extraire les sciences du langage de la pensée grammaticale. » La parole, lit-on dans les manuscrits de Saussure, est une « force active », « origine véritable des phénomènes qui s’aperçoivent ensuite peu à peu dans l’autre moitié du langage ».

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