Avec « 7 minutes », au théâtre comme à l’usine

Le texte de « 7 minutes », signé Stefano Massini, raconte le dilemme d’ouvrières confrontées à une réorganisation de leur usine : sauver l’emploi ou accepter des conditions de travail dégradées.

Onze femmes et sept minutes : tels sont les ingrédients de la pièce de Stefano Massini que met en scène, au Théâtre du Vieux-Colombier, Maëlle Poésy. Soit 11 ouvrières se regroupant dans leur usine après une journée de labeur et qui vont devoir, pendant une heure et demie, décider de leur avenir et de celui de 200 de leurs ­collègues.

Leur dilemme ? Garder les mêmes conditions de travail et se résigner à des suppressions de postes ou sauver la totalité des emplois en réduisant de sept minutes la pause quotidienne qui n’en compte déjà que quinze. « Cette pièce nous interroge sur comment faire groupe, quels sacrifices consentir pour les autres, comment créer de l’utopie ensemble. Elle est, en somme, une parfaite métaphore de l’époque », apprécie la metteuse en scène qui collabore pour la deuxième fois avec la Comédie-Française.

Inspirée du documentaire

Après quelques échanges par e-mail avec l’auteur italien, Maëlle Poésy est partie avec son équipe dans des usines textiles du nord de la France. « J’y ai été frappée par le bruit, la multiplicité des postes impersonnels, l’obsession pour le minutage, se souvient la trentenaire. On s’est très vite aperçus in situ qu’il n’y avait pas vraiment d’endroit conçu pour une réunion comme celle décrite dans la pièce. De là, est née l’idée que le décor serait celui d’une salle de stockage : pas confortable, peu propice à la réflexion, un lieu de passage où tout peut être entendu. »

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Ces déplacements ont nourri l’idée de modeler le plateau en suivant une inspiration documentaire. Sol et murs d’un fade bleu-gris, étagères ­métalliques, lumière sans sophistication, comédiens vêtus de banals vêtements de ville… Bref, « une scénographie réaliste et la moins ostentatoire possible qui puisse surtout laisser de la place aux dialogues et à l’architecture des corps dans l’espace, des modulations et jeux de regard qui forment comme un sous-texte », résume celle qui a commencé sa carrière dans la danse auprès de chorégraphes de haute tenue, comme Damien Jalet ou Hofesh Shechter.

Rencontre avec les ouvrières

Maëlle Poésy collabore ici avec sept femmes issues de la troupe de la Comédie-Française et quatre qui viennent de l’extérieur. « Je leur ai fait lire et entendre des entretiens que j’avais menés avec des ouvrières, nous avons écouté des podcasts sur le contexte social, vu des documentaires et des films commeLa Commune, de Peter Watkins ou En guerre, de Stéphane Brizé », explique-t-elle. Il s’en est suivi une phase d’improvisations puis une lente appropriation du texte, entrecoupées de rencontres avec quelques travailleuses du nord de la France, venues à leur tour en visite en mars 2020.

« Elles étaient surprises par moments d’entendre des paroles ou d’entrevoir des situations aussi vraisemblables. » Ces salariées ont été invitées également à venir découvrir la première de la pièce qui interroge la peur du déclassement et la cruauté du système capitaliste… Et puis une pandémie mondiale est passée par là, obligeant à décaler d’un an et demi les représentations.

« Le texte de Massini montre le mouvement d’un groupe avec des tentatives d’influence mais souligne aussi que tout point de vue est ­respectable », analyse Maëlle Poésy. On ne peut juger ni celles qui veulent sauver leur peau ni celles qui militent pour le collectif – « ce ne sont pas les personnages mais la situation qui fait violence ». Autour du plateau bifrontal, les spectateurs entourent les actrices sur des gradins qui se font face : et deviennent partie prenante, comme assis à la table des négociations. Appelés à réfléchir au même dilemme moral en suivant les méandres d’une réflexion collective, d’une décision en train de naître.

7 minutes, de Stefano Massini, mis en scène par Maëlle Poésy, Théâtre du Vieux-Colombier, Paris 6e. Jusqu’au 17 octobre.