Avec Haendel et Purcell, dans les jardins de William Christie

Le fondateur franco-américain de l’ensemble baroque Les Arts florissants vient de mener à son terme, à Thiré, en Vendée, la 10e édition de son festival musical « Dans les jardins de William Christie ». Après un opéra de Haendel, Partenope, la dernière représentation de The Indian Queen, de Purcell, jouée sur une scène dressée sur le spectaculaire miroir d’eau sous la direction de Paul Agnew, a été suivie d’un bis dirigé par William Christie lui-même. Un feu d’artifice éclatant est venu conclure, au-dessus des frondaisons de tilleuls et de charmes –comme à Versailles… au temps du Roi-Soleil –, les noces somptueuses de la musique et des jardins.

Topiaires d’ifs laissant deviner la scène installée sur le miroir d’eau pendant le festival « Dans les jardins de William Christie ».

Promenades musicales, soirées-concerts, ateliers ou visites guidées se sont ainsi succédé du 21 au 28 août, entre les parterres de buis et les ifs taillés de la cour d’honneur, le théâtre de verdure anglo-chinois, les bords arborés de la rivière Smagne, les terrasses du Bâtiment, les topiaires du grand parterre et le miroir d’eau. Conçus dès l’origine par William Christie lui-même, ces différents jardins s’agencent comme les morceaux d’une partition. « Jardin éclectique », assurément « selon [son] goût », cet ensemble végétal et architectural créé de toutes pièces a reçu en 2004 le label « Jardin remarquable ».

Dans le théâtre de verdure anglo-chinois. (Le tuyau d’arrosage est-il là pour rappeler qu’il n’y a pas de jardin sans... jardinier ?)

S’il s’est inscrit dans le courant de redécouverte de la musique baroque au tournant des années 1970-1980, William Christie a marqué un coup d’éclat avec l’opéra de Lully Atys, représenté à Paris, en 1986, pour le tricentenaire de la mort du compositeur. Ensuite, il n’a eu de cesse de revisiter ce répertoire, de Marc-Antoine Charpentier jusqu’à Mozart (notamment pour sa… Finta Giardiniera). Clin d’œil au livret d’Atys (l’infortuné héros y est transformé en pin par la déesse Cybèle), la plantation de pins parasols est aussi venue rappeler la tradition qui veut que leur présence aux abords des maisons huguenotes soit un signe d’accueil bienveillant après les atrocités qui ont suivi la révocation de l’édit de Nantes… par un certain Louis XIV.

Un des pins plantés par William Christie aux abords du Bâtiment, un ancien logis du XVIe siècle transformé en ferme et réhabilité par ses soins à partir de 1985.

Le jardin du Bâtiment est ainsi parsemé de références à l’art des jardins, avec ses topiaires d’ifs et de buis qu’on dirait sortis de gravures anciennes françaises ou hollandaises. Autre référence : le landscape garden anglais ou le domaine de Méréville (dans l’actuel département de l’Essonne), probablement le plus beau jardin européen au XVIIIe siècle. Le plus ruineux aussi, le riche financier Jean-Joseph de Laborde y ayant englouti une fortune colossale… avant de périr sur la guillotine. William Christie revendique l’inspiration de ce « jardin à l’anglaise », avec ses fausses ruines et ses « fabriques » (aujourd’hui en partie éparpillées). L’arche en rocaille érigée près de la pinède n’est-elle pas dédiée au peintre Hubert Robert, qui fut aussi le « paysagiste » de Méréville ?

L’arche de rocaille dédiée au peintre Hubert Robert (1733-1808), surnommé en son temps « Robert des ruines ». Le marquis de Laborde lui confia l’aménagement de ses jardins de Méréville (dans l’actuel département de l’Essonne).

William Christie confie : « J’apprécie beaucoup ce côté Sturm und Drang, le merveilleux, l’effroi, la nature sublime, son côté terrifiant. La grotte, par exemple, l’eau, la rocaille…, j’aime beaucoup ça, les fabriques de ce genre. J’ai commencé avec la grotte, en haut, sur la colline, que nous avons transformée en chapelle rustique… » Une grotte d’ermite ?

« C’est exactement ça. J’ai fait l’extraordinaire découverte de ces pierres de rocaille, qui sont si recherchées pour les grottes – un travail à l’italienne ou à la française. Ces pierres se trouvent dans les champs, ici et alentour. C’est l’ancien lit, la mer préhistorique. On trouve ces pierres trouées, travaillées, dans d’innombrables jardins en Italie ou en France. Et donc cela m’a donné cette inspiration. Et cela va continuer… Ce qui manque maintenant, c’est de l’eau à proximité de la maison. On a dessiné un cercle, un rond-point, dans le jardin de topiaires, afin d’y installer un bassin avec un jet d’eau un tout petit peu paresseux, décoratif. En visitant un jardin, je m’étais émerveillé devant un bassin avec une bordure de pierres de rocaille. Et j’ai pensé à une margelle. »

Vue du mur des Cyclopes, fausses ruines de roches... à l’inquiétant mystère.

D’autres projets ? « La communication entre les différents endroits que j’ai pu acheter, ou achetés par la fondation. Nous avons le Quartier des artistes, avec des jardins, avec le vaste terrain, “In terra pax”. J’ai ouvert un bras de la rivière, nous avons créé une passerelle, afin d’avoir encore une île. Je vais continuer à m’inspirer de l’existant. Les frênes taillés en têtards étaient coupés très bas, afin de procurer de l’ombre pendant les moments de détente du village. On a ombragé le lieu, cela va continuer. Parce que c’est inattendu : c’est un peu excentrique, c’est un aspect du jardin qu’on ne voit pas trop souvent. 

» Je suis aussi aidé par un architecte pour travailler ce que j’appelle la circulation. Il doit également me fournir un avant-projet de salle permanente de 700 places. Le terrain qui porte le nom de ma mère doit être transformé avec intelligence et avec goût pour pouvoir présenter des concerts douze mois sur douze. Une salle de spectacles avec fosse, plateau et tout l’équipement nécessaire. Il faudra respecter le côté jardin, dans le contexte de l’habitat existant, et harmoniser la construction pour les machineries, les cintres, avec le clocher de l’église. Quelque chose de très moderne. En s’inspirant du mouvement vers une architecture écologique. Avec des matériaux transparents, du bois… 

« Je voudrais m’assurer que ce jardin est à l’abri »

» Je suis sûr qu’un projet comme celui-là sera très bien compris par la région et le département. Car entre Nantes et Bordeaux il n’y a pas de salle de spectacles. Sur un projet aussi précis, je suis sûr que le mécénat privé va nous suivre. Un projet aussi excitant, une nouvelle salle, ça va stimuler les volontés. Mais on ne peut pas imaginer ça dans un contexte qui ne soit pas étroitement lié avec les jardins. Car on a pu voir ça pendant le Covid : nous avons eu la chance d’avoir un lieu ouvert, un jardin, afin de recevoir les gens, des amateurs de jardins et des amateurs de musique. Tout ça est dans ma tête.

» De plus, avant que je meure, je voudrais m’assurer que ce jardin est à l’abri. Et ce qui se passe en ce moment en France, partout, n’est pas très rassurant pour moi. Il y a un manque de respect pour l’environnement… On mutile l’un des plus beaux pays au monde : la France. Et ici nous ne sommes pas à l’abri. Le spectre des éoliennes, c’est réel. Une stabulation ou un élevage de poussins à quelques mètres, c’est possible. Le programme de protection accordé autrefois par les Monuments historiques est-il encore valable ? On me parle de périmètres de protection ajustés. Et pourtant des arbres sont abattus tous les ans. L’idée serait, avant que je quitte ce monde, de m’assurer que devant et des deux côtés il y ait quelque chose qui puisse isoler et sanctuariser cette maison et ce jardin. C’est fragile. Si le jardin est une œuvre éphémère, j’ai la prétention de dire que sa pérennisation, c’est une volonté. Sans avoir cette certitude, je serais malheureux. Là ce serait de reboiser, de recréer les haies que j’ai connues avant 1987. J’ai reboisé là où je pouvais racheter. Nous devons pouvoir racheter. Je suis un peu obsédé par ça. 

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» Sinon, le jardin, c’est pour moi un plaisir immense. Ce que je voyais dans mon imagination est devenu une réalité. J’ai toujours vu le théâtre de verdure un peu comme ça, mais quand je regarde les photos… Ça pousse, ça pousse bien, mais il y a peut-être quelques corrections, quelques modifications à faire… Cette année, c’est la sauvegarde, on peaufine. Et nous avons un immense problème sanitaire : la pyrale. [La pyrale est un papillon dont la chenille, vorace, menace la survie des buis.] C’est quelque chose qui demande une attention constante. Nous sommes même un petit peu paranoïaques ! 

» Ce qui a été superbe pour moi, c’est que cette pandémie m’a obligé… m’a donné la possibilité et le bonheur de me trouver ici pour de longues périodes. J’ai vu la succession des saisons, j’ai vu ce que j’avais planté arriver à sa taille optimale, des fleurs… Ça c’était extraordinaire. Et nous avons pu aussi nous lancer dans des petits projets d’élagage. On a fait énormément de travail dans les parties un peu sauvages. Et la différence est énorme. On a créé des bosquets pour des activités qui se déroulent plutôt mieux. Des choses comme ça. Et ça j’adore ! »

Jardin du Bâtiment, Thiré (Vendée). Prochaines dates d’ouverture : du 15 au 30 septembre 2021, du mercredi au dimanche, de 10 h 30 à 17 h 30. Renseignements pratiques sur arts-florissants.org