Avec Nirvana, l’heure de la génération X

Au premier plan, à gauche, Kurt Cobain joue de la caisse claire, en 1981 à la Montesano High School (Washington).

« Je perçois dans notre génération le sentiment universel que tout a déjà été dit et fait. Et alors ? Ça pourrait être marrant de faire semblant. C’est la première décennie depuis le début des années 1940 que deux générations (la vieille école et la nouvelle) aiment la même musique. » Dans son Journal (10/18, 2004), Kurt Cobain résume l’impasse dans laquelle se trouve la jeunesse de la fin du XXe siècle.

En 1967, année de naissance du chanteur de Nirvana, les Beatles ont hissé l’objet pop au rang d’œuvre d’art, aux couleurs du Flower Power, avec l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Dix ans plus tard, les Sex Pistols ont imprimé le négatif nihiliste avec Never Mind the Bollocks. Que faire après ça ? Pas grand-chose, à en croire les baby boomers qui dirigent l’industrie musicale et imposent la nostalgie de leur adolescence avec les gold radiophoniques. Sans cacher leur mépris pour le rap et le metal, en pleine expansion.

A 14 ans, l’ado abandonne la caisse claire dont il joue dans l’orchestre du collège pour la guitare électrique

Avec le succès de Nevermind, Kurt Cobain est proclamé « voix » d’une classe d’âge aux contours incertains, née entre le milieu des années 1960 et celui de la décennie suivante : la génération X. L’expression, empruntée à une étude sociologique de 1965 en Grande-Bretagne, a été utilisée en 1977 par un groupe londonien de punk-rock mené par Billy Idol. Et elle est le titre d’un roman de l’écrivain canadien Douglas Coupland, publié en mars 1991, six mois avant Nevermind. La chronique du désenchantement, en Californie, de personnages affectivement instables et vivant de « McJobs ». Des boulots mal rémunérés que connaît bien Cobain pour avoir nettoyé des bureaux pour 4,50 dollars de l’heure.

Nirvana tend un miroir à ceux qui ont grandi aux Etats-Unis sous la révolution conservatrice de Ronald Reagan et ont été éprouvés par deux épidémies, crack et sida – le titre du premier album du groupe, Bleach (1989) provient d’une campagne recommandant aux toxicomanes de nettoyer leurs seringues à l’eau de javel. « Mon histoire est exactement la même que celle de 90 % des gens de mon âge, confiera Cobain au biographe officiel, Michael Azerrad. Nos parents ont divorcé. Leurs enfants ont fumé de l’herbe pendant leurs années de lycée, ils ont grandi sous l’ère de la grande menace communiste, tout le monde pensait qu’on allait mourir dans une guerre nucléaire, et de plus en plus de violence a commencé à infuser dans la société. »

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