Avec son « Cabaret de l’exil », Bartabas chevauche en terres yiddish

La voltigeuse Emilie Jumeaux répète le « Cabaret de l’exil », de Bartabas, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 10 septembre 2021.

La brume flotte encore, légère, entre les bâtiments en bois et les caravanes du Théâtre Zingaro, dans le calme d’un matin d’automne. Pour un peu, on se croirait loin, dans un village d’Europe de l’Est encore assoupi, ou dans un shtetl (« communauté villageoise juive », en yiddish) d’Isaac Bashevis Singer. Tout au bout du vaste terrain qui jouxte le fort d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), on rejoint discrètement le manège où Bartabas, emmitouflé jusqu’aux yeux, poursuit son entretien silencieux avec Tsar, un cheval noir ébène à la stature impressionnante – un mètre quatre-vingt-quinze au garrot –, au regard doux.

L’animal et son cavalier font corps avec naturel, cheminant tranquillement au pas, puis se poussant au petit trot, sans forcer. « Le matin, on échauffe les chevaux doucement, on les dérouille, mais tranquille, explique le patron de Zingaro en redescendant sur terre. On travaille tous les jours, comme des danseurs, ou des musiciens. » La journée ne fait que commencer. Le 19 octobre, le Théâtre équestre Zingaro présentera son nouveau spectacle, Cabaret de l’exil, inspiré par la culture yiddish et la musique klezmer. Bartabas file aux écuries, qui débouchent directement sur la piste du théâtre, pour retrouver son assistante, l’écuyère Emmanuelle Santini, en train de préparer Zurbaran, petit lusitanien très vif et autre star de la troupe équine.

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Retour aux sources

« Ce Cabaret, on le répète depuis plus de quatre mois, souffle la quadragénaire en posant des guêtres de protection sur les jambes fines de Zurbaran. Il faut beaucoup plus de temps pour aboutir une création avec des chevaux que pour un spectacle classique, car on doit les habituer psychologiquement au public, très progressivement. Ici, les spectacles sont créés à partir des chevaux et des humains, et pas l’inverse. » Ce nouveau spectacle, c’est aussi un retour aux sources du cabaret équestre, pour le Théâtre Zingaro. Pour Bartabas, il était indispensable après les confinements et la mise à l’arrêt de la culture dus à la pandémie de Covid-19 : « C’était essentiel de revenir à une forme plus conviviale, au théâtre comme rencontre humaine, comme partage », insiste le fondateur du théâtre équestre.

L’amour de Bartabas pour les cultures nomades l’a mené vers le yiddish, « langue officielle du nulle part, langue de l’exil par excellence »

Le Yiddishland et sa culture se sont imposés, pour le premier de ces « cabarets de l’exil », qui sera suivi par d’autres les saisons prochaines. L’ADN tzigane de Zingaro n’a jamais été bien loin de cet univers-là, et l’amour de Bartabas pour les cultures nomades l’a mené vers le yiddish, « langue officielle du nulle part, langue de l’exil par excellence ». La rencontre avec le monde de l’auteur Isaac Bashevis Singer (1904-1991), peuplé d’hommes et de chevaux volants, ainsi qu’avec le comédien Rafaël Goldwaser, baigné de culture ashkénaze, et l’ensemble de musique klezmer de sa fille Marine Goldwaser, le Petit Mish-Mash, a fait le reste. Ce premier Cabaret de l’exil sera donc un spectacle de dibbouks (« esprits malins », en yiddish) et de cavalcades sauvages, une rêverie fantastique et fantasmagorique sur un monde englouti, autour de créatures mi-hommes, mi-bêtes.

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