Avec son « Odyssée des oubliés », Khalil Diallo redonne leur identité aux migrants

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Rescapés de la traversée périlleuse pour rallier l’Europe sur le bateau humaintaire SOS Méditerranée en août 2019.

Critique. « Notre terre est devenue une salle d’attente menant aux enfers, un lieu à faire pâlir le purgatoire. » Telles sont les pensées du jeune Sembouyane, lorsqu’il découvre l’horreur, au retour d’une retraite d’initiation. Le paisible village d’Afrique de l’Ouest où il a grandi vient d’être pillé, dévasté et sa population tuée par des milices. Choc insondable. Pour échapper au danger et tenter de survivre, Sembouyane n’a d’autre choix que de s’enfuir. Aux côtés d’Idy, un camarade rescapé comme lui, il tourne le dos pour toujours à son monde anéanti. Une traversée des plus aventureuses débute alors pour les deux candidats à l’exil, portés par le rêve fou d’une Europe comme Terre promise. Là-bas, se disent-il, ils pourront oublier et tout recommencer.

Alors les deux hommes s’accrochent à l’espoir : « Notre seule force, c’est la persévérance et l’acceptation face aux épreuves : une vertu que les clandestins appellent le mun. » A bord de véhicules brinquebalants, ils vont parcourir des milliers de kilomètres, du Mali au Niger puis de la Lybie au Maroc. Chaleur torride le jour, morsure du froid la nuit, vent, sable, faim, soif, peur des hyènes et des vautours, terreur du lendemain quand les corps sont réduits à l’état de marchandises dans l’enfer des geôles libyennes… Et puis le long cauchemar de la traversée.

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D’autres âmes éperdues croisent la route de Sembouyane et Idy. C’est tour à tour Karim le Sénégalais, parti « car mourir est doux par rapport à la honte de ne pouvoir subvenir aux besoins des bouches à notre charge » ; Alain le Camerounais, persécuté dans son pays à cause de ses écrits ; Ali le transporteur burkinabé qui veut échapper au chômage ; la Tchadienne Maguy, marquée par la violence des hommes et dont l’engagement féministe devient un combat. Et encore Rachid, Léo, Salim… Tous vivent et marchent avec la même alternative : « L’opulence ou la mort. »

Même Sami, un passeur renommé pour sa connaissance du terrain, affronte le désert en combattant. Il finira par tomber sous les assauts de la tempête, tel une statue de sel ensevelie par le sable. « Nos destins sont suspendus au vide, à la merci de vents de tous horizons et arrimés au bon vouloir d’un ciel peu clément », dit Sembouyane.

« Monde en perdition »

Mais c’est alors que le romancier, Khalil Diallo, intervient. Ses mots prolongent la vie de tous ceux que la guerre, la faim, les persécutions ont jetés sur les routes. « O monde en perdition, viendra-t-il qui comme Zeus se rappellera et sauvera les oubliés, existe-t-il seulement ? » Parcourant toute la narration, cette litanie donne le ton général du livre : un roman balançant entre un réalisme presque excessif – on évoque France Médias Monde, la déréliction du régime de Khadafi… – et la suspension hors du temps du souffle épique.

Khalil Diallo assume : « J’ai voulu bâtir une sorte d’Enéide pour les émigrants africains car, de plus en plus, on oublie ce qu’ils vivent, on se contente de formules comme “crise des migrants” ou “drame en Méditerranée”, qui rendent les existences abstraites, explique-t-il. Pour moi, tout est parti du récit du frère d’un garçon qui était mort dans cette traversée. Brusquement il n’était plus anonyme. »

Né en Mauritanie, installé au Sénégal, Khalil Diallo, 28 ans, a publié un premier roman remarqué avant cette Odyssée des oubliés. De formation scientifique, il a été initié très tôt à la littérature. « Pour mes 7 ans, mon père m’a offert Les Fleurs du mal de Baudelaire et Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, raconte-t-il. Je n’ai rien compris jusqu’à ce que, vers 17 ans, je plonge avec admiration dans ces chefs-d’œuvre. » Parmi ses influences littéraires, il compte aujourd’hui également Roberto Bolano, Albert Camus, Cesare Pavese. Mais peut-être est-ce un autre aspect de son éducation, et en particulier le respect accordé à la spiritualité du soufisme islamique, qui influence le roman et lui donne sa force poétique.

Avant la tragédie qui le pousse au départ, Sembouyane dialogue avec son grand-père disparu, dont l’âme s’est incarnée dans un fromager. Assis sur une branche du grand arbre, le jeune homme apprend de son ancêtre les paroles de sagesse qui nourriront son parcours de vie : « Les hommes ne se haïssent pas. Ils ont juste du mal à se comprendre. » A la fin du livre, Alain, l’écrivain, prend le relais à son tour, afin d’éclairer le parcours de ceux que l’on ne doit plus oublier.

L’Odyssée des oubliés, roman de Khalil Diallo (Emmanuelle Collas, France/L’Harmattan Sénégal)