Avec « Tralala », leur film chanté, les frères Larrieu font des miracles à Lourdes

Mathieu Amalric dans « Tralala », d’Arnaud et de Jean-Marie Larrieu.

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

Le Larrieu nouveau est arrivé ! Pour qui, par extraordinaire, ne verrait que vaguement, il suffit de se retourner, prendre la direction du Sud-Ouest, remonter à peu près vingt ans, et voir passer, le long des vitres, un territoire de fantaisie où les frères Arnaud et Jean-Marie (55 et 56 ans, ça file…), lourdais d’origine, arpenteurs montagneux des miracles et des possibles, auscultent l’état critique d’une utopie qu’ils ne parviennent à s’ôter ni de la tête ni des semelles. Le couple sur la brèche (La Brèche de Roland, 2000), l’échangisme tranquillou (Peindre ou faire l’amour, 2005), l’eschatologie amoureuse (Les Derniers Jours du monde, 2009), la pulsion destructrice (L’amour est un crime parfait, 2013) : tout, chez eux, passe toujours au tamis du désir.

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Tralala – programme d’allégement de l’existence à quoi les auteurs travaillent encore, bien aimables, à nous convertir – remet le couvert en même temps qu’il revient au bercail. Les deux hommes tournent donc cette fois à la maison, à Lourdes, village féerique frappé du sceau de la foi catholique, de la croyance au miracle et du commerce bien compris. Suroccupé par Bernadette Soubirous (Georges Pallu, Robert Darène, Henry King, Jean Delannoy, Jean Sagols…), le film lourdais ne se distingue, il faut bien le reconnaître, qu’à titre miraculeux. Champion toutes catégories confondues de cette espèce rare, Le Miraculé (1987), un Poiret-Serrault de haut vol, signé du super-blasphémateur Jean-Pierre Mocky.

Nonchalance poétique

Tralala rejoint aujourd’hui la courte liste des mémorables, sans que le goût de la provocation y entre pour beaucoup. Plutôt celui de la pure fantaisie, de la nonchalance poétique, du dandysme rocailleux. C’est que Lourdes, capitale de la procession, ne vaut au cinéma que lorsqu’on a le courage d’y faire un pas de côté. Trois forts ingrédients servent à cette fin à la fratrie Larrieu. Le premier est le vieux complice Mathieu Amalric, acteur sur le fil qui n’aime rien tant qu’offrir son intime vacillement aux grands chavirés de la profession. Le deuxième est la belle décision de se la jouer comédie musicale, en faisant interpréter par une grosse majorité de non-chanteurs des choses de goût, signées Bertrand Belin, Philippe Katerine, Dominique A, Etienne Daho, Jeanne Cherhal.

L’intrigue a l’intelligence d’offrir une variation profane du canon lourdais : souffrance et maladie de l’âme, apparition providentielle, guérison miraculeuse

L’homogénéité n’est pas recherchée. Plutôt la dissonance, le parlé-chanté, l’éclectisme (rap, électro, variété…), assez loin de la volupté mélodique des champions nationaux Jacques Demy-Michel Legrand. Enfin, il y a bien sûr l’intrigue, qui a l’intelligence d’offrir une variation profane du canon lourdais : souffrance et maladie de l’âme, apparition providentielle, guérison miraculeuse. Par la grâce de Tralala, qui n’est autre que le nom du personnage interprété par Amalric. On le découvre dans un bouge en voie de démolition. Cheveu défait. Barbe vaseuse. Ongles noirs. Veste de costume gris-bleu. Foulard en soie turquoise tirant sur la ficelle. Débardeur jaune maculé. Pantalon satin prune. Sous la crasse, quelque chose comme une coquetterie datant de Mathusalem atteste d’une plus haute vocation.

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