Avec « Uncaptured », la réalité sud-africaine dépasse la fiction

Mosilo Mothepu ne se destinait pas à écrire un livre. Ce qu’elle souhaitait relevait d’une autre forme de désir : acheter tous les sacs à main de créateurs recensés sur sa liste personnelle (de Vuitton à Gucci), gagner de l’argent, avoir une vie confortable, réussir. De ce point de vue, elle a parfaitement mené sa barque, travaillant dur, grimpant les échelons en développant ses talents dans la finance à Johannesburg. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée, grassement payée, directrice générale d’une branche d’une société d’investissement nommée Trillian Capital Partners.

Du moins le croyait-elle. Mosilo Mothepu était involontairement impliquée dans ce qui fut nommé, en Afrique du Sud, le système de « capture d’Etat » : plus de 3 milliards d’euros détournés par un petit groupe d’investisseurs véreux liés à l’ex-président Jacob Zuma – lorsque celui-ci était au pouvoir (2009-2018) – et à ses complices, une famille indienne, les Gupta. Ces derniers avaient pris le contrôle de compagnies publiques et s’apprêtaient à mettre sous leur coupe le trésor public, avec une société comme Trilliam en cheville ouvrière.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les Gupta, la famille indienne qui fait trembler l’Afrique du Sud

Les choses ont mal tourné, et Mosilo Mothepu est devenue l’une des principales lanceuses d’alerte sur la « capture d’Etat ». De son témoignage découlera en partie l’instauration d’une commission d’enquête sur les agissements des personnes corrompues autour de Jacob Zuma. Dans l’intervalle, Mosilo Mothepu a presque tout perdu, sauf l’honneur, ses sacs à main et la considération générale de ceux qui, en Afrique du Sud, attendaient que le pillage de l’Etat soit enfin neutralisé.

Abîmée mais pas brisée

La lanceuse d’alerte l’a payé cher. Menaces, procès – elle les a gagnés, mais n’a évité la ruine que grâce à la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique, dirigée par l’avocat français William Bourdon. Une femme abîmée, mais pas brisée, et désormais une héroïne nationale qui a raconté cette saga inouïe dans un ouvrage franc, honnête, sans fard : Uncaptured (« jamais capturée », Penguin Books, 2021, non traduit).

Son succès est à la fois clair et relatif, tant le secteur de la librairie est sinistré par la pandémie et les ventes en berne. Mais depuis sa publication en avril, Uncaptured fait partie des meilleures ventes du pays. De plus, Mosilo Mothepu a œuvré à la convocation de Jacob Zuma (qu’elle n’a jamais rencontré) devant la commission d’enquête, de laquelle il s’est enfui. Il a été condamné à quinze mois de prison par la Cour constitutionnelle pour outrage à la justice. Il s’est rendu le 7 juillet, et deux jours plus tard, ses partisans organisaient, pour tenter de le faire libérer, une série d’attaques de centres commerciaux et d’infrastructures qui a déclenché une vague de pillages inédite en Afrique du Sud. Plus de cent morts, des dégâts se chiffrant en milliards de rands…

Il vous reste 10.3% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.