Avec « Voyage », ABBA reste bloqué dans une faille spatiotemporelle

Pochette de l’album « Voyage », du groupe ABBA.

En 1986, Elvis Costello & The Attractions, valeur sûre du public rock branché, médusèrent leurs fans en intégrant à leur répertoire Knowing Me, Knowing You, du groupe suédois ABBA. L’initiative fut bien accueillie, probablement parce qu’elle fut interprétée comme relevant d’un cynique second degré, dont le punk rock était coutumier depuis le traitement infligé par Sid Vicious à My Way. Seulement, Costello était d’une absolue sincérité pour ce qu’il considérait comme une des plus grandes chansons de rupture jamais écrites.

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Quatre ans plus tôt, le quatuor formé par les chanteuses Anni-Frid Lyngstad et Agnetha Fältskog, les auteurs-compositeurs Benny Andersson et Björn Ulvaeus, avaient mis un terme à leurs activités collectives, sans jamais se séparer officiellement. Il passait alors pour un archaïsme des années disco avec ses combinaisons satinées et ses platform boots. Qui aurait pu imaginer qu’ABBA reviendrait triomphalement quatre décennies plus tard avec un neuvième album studio annoncé – cette fois – comme le dernier ? Quarante ans, mois pour mois, après The Visitors, qui marqua un recul commercial à sa sortie en novembre 1981.

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Entretemps, il y eut le succès inattendu en 1992 de la compilation Gold, le phénomène de la comédie musicale Mamma mia, qui a tourné dans une cinquantaine de pays et a été adaptée au cinéma en 2008 : un postmodernisme qui transforme le kitsch d’hier en or futuriste. Le retour d’ABBA s’accompagnera, en effet, de concerts à partir de mai 2022 avec des hologrammes en guise des vétérans septuagénaires. Et une débauche technologique confiée à la société d’effets spéciaux de George Lucas nécessitant la construction d’une salle dédiée à Londres.

Douceur pour maison de retraite

A l’écoute de Voyage, livré vendredi 5 novembre sous pochette astrale new age, il sera difficile de distinguer les nouveaux titres des anciens. Parmi les dix proposés, on peinera pourtant à en trouver un à la hauteur de SOS, Dancing Queen ou Gimme ! Gimme ! Gimme ! (A Man After Midnight). Plus de leur âge : ABBA n’a pas profité de la résurgence rétro du disco pour écrire des hymnes de dancefloor. L’humeur est plutôt à la douceur pour maison de retraite et au easy listening qui ne perturbera pas le repassage.

Le ton est donné par I Still Have Faith in You, mièvre ballade lancée en single en septembre, tout à fait supportable en comparaison de Little Things, avec ses clochettes de Noël et son chœur d’enfants. Piano et tempo mou dominent aussi I Can Be That Woman, sur fond de violonades et de sons synthétiques hors d’âge. Là une harpe surgit pour le guilleret Don’t Shut Me Down – qui rappellera ce que Madonna doit à ABBA –, ici des flûtes andines pour Bumblebee, évoquant immanquablement Fernando. L’énoncé de When You Danced With Me promettait des vibrations mais on tombe sur un étrange compromis entre la gigue celte et le schlager de l’Europe du Nord.

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