« Avicenne », de Meryem Sebti : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit

Avicenne reçu par le gouverneur d’Ispahan. Gravure du XIXe siècle.

« Avicenne. Prophétie et gouvernement du monde », de Meryem Sebti, Cerf, « Islam. Nouvelles approches », 314 p., 24 €, numérique 16 €.

LE PHILOSOPHE, LE PROPHÈTE ET LE GOUVERNANT

Il figure depuis peu dans la liste officielle des philosophes du baccalauréat. Malgré tout, Avicenne (980-1037) demeure relativement peu connu et peu lu en dehors du cercle des spécialistes – médiévistes, arabisants, islamologues – qui scrutent une œuvre immense, rédigée en arabe et en persan, où voisinent traités de médecine et de métaphysique, logique et théologie, fidélité au Coran et interprétations d’Aristote. Car cet enfant prodige – qui enseignait à seulement 17 ans, dit-on, à l’hôpital de Boukhara, sa ville natale, dans l’actuel Ouzbékistan – ne séparait pas révélation et raison, inspiration prophétique et analyses conceptuelles. Comme ses prédécesseurs de « l’islam des Lumières » (Al-Kindî, Al-Fârâbî), Avicenne philosophe au sein de la révélation coranique, jamais en dehors ni pour en mener la critique, mais pour en intensifier l’unité.

C’est ce que confirme sa doctrine de la prophétie, que scrute le nouveau livre de Meryem Sebti*, une étude fort savante, novatrice en son domaine, centrée sur les articulations d’un texte crucial du philosophe, spécialement traduit pour cet ouvrage. On doit à cette chercheuse du CNRS, qui travaille également à l’Ecole pratique des hautes études, des travaux sur Avicenne et sur la philosophie arabe médiévale qui ont fait connaître son expertise. On ne s’étonnera donc pas que ce volume ne soit pas destiné aux débutants. Sa lecture suppose d’être déjà familiarisé avec les préoccupations et les perspectives de ces philosophes, autant le souligner pour éviter aux novices une déconvenue.

L’éthique et le politique

Reste que l’ouvrage est important, et pas seulement pour son analyse érudite. Il touche en fait à des questions fondamentales de la pensée philosophique islamique, en particulier les conceptions de l’éthique et du politique. En effet, Meryem Sebti met en lumière combien le prophète n’est pas conçu par Avicenne simplement comme un messager transmettant aux humains la loi divine. Sa nature témoigne d’une continuité entre monde céleste et monde terrestre, entre intelligible et sensible. Sa nécessité atteste aussi d’une intervention divine dans l’histoire, dont les conséquences sont extrêmement concrètes, puisque, selon Avicenne, les normes éthiques, qui président également au pouvoir politique, ne peuvent se déduire de la raison seule.

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Faute d’une éthique purement rationnelle, les valeurs et les normes doivent être révélées. Dès lors, la fonction du prophète connaît une extension considérable. Il devient le garant de la morale, qui peut permettre aux hommes de vivre harmonieusement sans se déchirer. Il devient aussi le garant de la vie politique et de la loi collective, qui permet de fonder la cité vertueuse. Loin de se cantonner au domaine du salut, le rôle du prophète se trouve alors conçu comme étant à la fois métaphysique, éthique et politique. On se trouve bien face à une doctrine à la fois philosophique et religieuse, qui se veut complète et cohérente.

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