Avignon : pour Baptiste Amann, « la fiction est indispensable pour penser le réel »

Baptiste Amann, le 26 février 2021.

Baptiste Amann, 35 ans, présente à Avignon sa formidable trilogie Des territoires, fresque intime et politique : un théâtre d’histoires et d’Histoire, traversé par des personnages forts, très incarnés, et par les figures de Condorcet, de Louise Michel et de Djamila Bouhired.

Pourquoi avoir choisi de structurer votre trilogie autour de ces trois moments révolutionnaires que sont 1789, la Commune et la guerre d’indépendance algérienne ?

Cet intérêt pour le fait révolutionnaire est né je pense au moment des attentats du 11 septembre 2001. J’avais 15 ans, et jusque-là, il était convenu que la violence n’est jamais une solution. Les attentats ont agi comme une convocation à interroger cette violence-là. La résumer dans le mot de « terrorisme » ne me suffisait pas comme analyse. Peut-être parce que je suis profondément optimiste, je me disais qu’il n’était pas possible qu’un être humain naisse en ayant envie de détruire les autres. Il s’agissait donc d’une pulsion qui se construit.

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Et puis j’ai grandi à Avignon, où la blessure de la guerre d’Algérie est très sensible, et j’ai été amené à m’interroger sur la manière dont les cadres du FLN (Front de libération nationale) ont été qualifiés de « terroristes », de même que les résistants français par le régime de Vichy. Ce basculement de la résistance vers la lutte armée m’a mené vers la Révolution française et le temps de la Terreur, avec en tête cette phrase de Danton : « Soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être. » Je me suis dit qu’il fallait se réapproprier ces histoires pour créer du commun.

Le sentiment d’impuissance ressenti par votre génération a-t-il joué dans ce choix ?

Sans doute. J’ai été très marqué par un ouvrage du philosophe Miguel Benasayag, intitulé La Fragilité (La Découverte, 2004), qui mettait des mots sur ce que je ressentais profondément : cette sensation de ne pas être relié à sa capacité d’agir. Et cette sensation produit une forme de vulnérabilité, qui soit débouche sur du ressentiment, soit crée un complexe d’infériorité. La trilogie mise sur le fait qu’à partir de la reconnaissance de cette vulnérabilité, un devenir révolutionnaire est possible. Et je me suis dit qu’il fallait commencer par le cercle familial, observer notre rapport à nos parents, à ceux qui nous ont constitués. La cellule familiale réunit toutes les conditions de la guerre civile. Toutes ces rencontres m’ont mené vers ce mélange de fiction et d’autobiographie que j’aime beaucoup, car il me permet de déplier des éléments de mon histoire personnelle sans jamais m’enfermer dedans.

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