« Baby Annette, à l’impossible ils sont tenus », sur France 3 : la merveilleuse étrangeté de la « mariannette » de Leos Carax

Les marionnettistes Romuald Collinet et Estelle Charlier animent leur création pour « Annette », de Leos Carax.

FRANCE 3 – MERCREDI 1ER SEPTEMBRE À 23 H 30 – DOCUMENTAIRE

Ils ont dans le regard le même émerveillement teinté d’inquiétude qu’une mère et un père observant leur bébé faire ses premiers pas. Sauf que l’enfant, ici, est fait de bois, de tissu et de papier mâché. Estelle Charlier et Romuald Collinet sont des parents un peu particuliers, ils sont marionnettistes. Ils donnent la vie à des personnages qu’ils façonnent et animent, comme la petite Annette du film du même nom de Leos Carax, qui a fait l’ouverture du Festival de Cannes cette année (il y a remporté le prix de la mise en scène), et où l’enfant-poupée « joue » aux côtés de Marion Cotillard (Ann) et Adam Driver (Henry).

La cinéaste Sandrine Veysset (Y aura-t-il de la neige à Noël, 1996 ; Martha… Martha, 2001) a suivi, en amont du film, toutes les étapes de la fabrication de la marionnette, les essais de manipulation pour traduire le plus justement les demandes du scénario et de Leos Carax, les répétitions avec les acteurs. Son documentaire, joliment titré Baby Annette, à l’impossible ils sont tenus, nous ouvre les portes de l’atelier des deux artistes de la compagnie iséroise La Pendue. Un monde magique où l’on découvre comment, de manière très artisanale, ils parviennent à donner à leurs créations l’illusion de la vie.

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Secrets d’ingéniosité

Il n’est pas nécessaire d’avoir vu le long-métrage de Leos Carax (encore en salle) pour être séduit par le film de Sandrine Veysset. Certes, ceux qui ont été émus par les séquences où la petite Annette s’accroche aux épaules de son père ou se laisse bercer par sa mère découvriront les secrets d’ingéniosité que ces scènes ont demandés aux marionnettistes. Mais, au-delà de ce regard en coulisses, c’est à une plongée captivante dans leur univers que nous invite la réalisatrice.

Les marionnettistes Romuald Collinet et Estelle Charlier ont conçu une quinzaine de masques pour Annette afin de traduire ses émotions.

En introduction au film, la voix de Leos Carax explique son choix d’offrir le rôle-titre à une « non-humaine » : « Annette ne pouvait pas être une vraie petite fille, ne pouvait pas être de la synthèse, ne pouvait pas être un robot. Alors que pouvait-elle être ? Un objet animé que je pourrais voir et filmer au milieu des acteurs et qu’eux pourraient toucher, enlacer. Un regard. Une marionnette. Ou une “mariannette”, comme on l’appelait. »

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Ce pari audacieux est relevé grâce au talent d’Estelle Charlier et de Romuald Collinet, que l’on voit, des mois durant, s’appliquer à concevoir leur « enfant », choisissant sa couleur de peau afin qu’elle s’accorde à celle des acteurs, sculptant son regard et ses expressions, déclinées sur différents masques – une quinzaine – qui viendront se poser sur son visage pour traduire ses émotions. La photo d’une fillette ukrainienne, repérée par Carax, le front haut, les yeux légèrement cernés, leur a servi de modèle. Ils ont eu l’idée de lui adjoindre de grandes oreilles, qui dépassent de sa chevelure rousse, afin de marquer son étrangeté. Et de contribuer à sa poésie. Ses déplacements ont fait l’objet de nombreux essais avant que le petit personnage rejoigne le plateau de tournage où l’accompagnait un véritable atelier portatif rassemblant tous les instruments nécessaires à sa mobilité.

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Si le documentaire de Sandrine Veysset lève le voile sur l’important dispositif mis en œuvre pour permettre à Annette d’exister, il n’altère en rien l’émotion que sa présence suscite et qui donne au film de Leos Carax sa merveilleuse étrangeté.

Baby Annette, à l’impossible ils sont tenus, documentaire de Sandrine Veysset (Fr., 2021, 52 min).