Baleines, oiseaux et musiciens unis pour survivre

L’Ensemble Variances. De gauche à droite : Romuald Grimbert-Barré (violoniste), Elisa Humanes (percussionniste), Nicolas Prost (saxophoniste), Marie Vermeulin (pianiste), Carjez Gerretsen (clarinettiste), Thierry Pécou (directeur artistique, compositeur et pianiste), David Louwerse (violoncelliste), Pierre Bibault (guitariste), Anne Cartel (flûtiste).

Thierry Pécou, 56 ans, n’a jamais fait partie de ces compositeurs qui traquent l’inouï par des modes de jeu inédits. Pourtant, sa musique regorge de sonorités hors norme. C’est le cas de la pièce qui ouvre le premier volet de l’album Humain non humain, enregistré par l’Ensemble Variances, qu’il a fondé en 2010. D’un brouillard de notes se dégagent le chant d’un violoncelle empreint d’une noblesse séculaire, les grésillements d’une guitare électrique rangée des tournées rock et les vagissements d’une clarinette basse rompue aux techniques avant-gardistes. A ces vagues disparates est bientôt opposé le rythme léger et spasmodique d’une source difficilement identifiable. Piste de repérage (click track) en usage dans les pièces avec électronique ? Non, cliquetis émis par un cachalot lors de l’écholocation de sa proie.

D’autres sons d’origine animale viendront baliser cette pièce inclassable et fascinante. Ils ont été fournis au compositeur par Olivier Adam, bioacousticien spécialiste des cétacés, après une expérience que Thierry Pécou rapporte dans le livret de cet album uniquement accessible en format numérique. « Lorsque, en 2014, je me suis trouvé sur les rives nord du Saint-Laurent, au Québec, à guetter le long de la côte des mammifères marins, rorquals à bosse, bélugas, dauphins ou phoques, ces heures passées à scruter la surface du fleuve m’ont paru une sorte d’arrêt du temps, un temps méditatif soumis à un rythme inconnu imposé par le vivant non humain. » Cette réflexion a donné lieu, en 2017, à une Méditation sur la fin de l’espèce, pour violoncelle solo et sextuor, incluant une bande enregistrée.

Lire le portrait (1998) : Thierry Pécou, compositeur prodige de « musiques impossibles »

En dépit de son titre, l’œuvre n’évolue pas dans le registre contemplatif. Comme le compositeur, qui, au bord du fleuve, attendait l’apparition des cétacés, l’auditeur met son oreille en mode « prospection » pour suivre l’animation progressive d’une musique porteuse d’un message. « La disparition ou la raréfaction de nombreux mammifères marins sont un symptôme de l’action néfaste de l’humain sur les écosystèmes », déclare Thierry Pécou, en s’appuyant sur le nombre croissant des rapports scientifiques qui soulignent « le danger pour l’humanité de l’effondrement de la biodiversité ». Et, tel un lanceur d’alerte, il conclut son appel musical à la mobilisation par un retour au silence gradué et sans équivoque.

Entreprise militante

Le cachalot a fait place à une machine à écrire aux allures de mitraillette bureaucratique, dont les rafales précipitent clairement « la fin de l’espèce ». Espèce animale (sons enregistrés) puis humaine (notes étouffées de la harpe). Vigiles, la pièce qui lui succède dans l’album, a été écrite en 2018 par François-Bernard Mâche, à la demande de Thierry Pécou, dont l’entreprise militante se réfère aux analyses publiées par l’anthropologue Philippe Descola, dans le livre Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005).

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