Bande dessinée : Will Eisner, premier théoricien du roman graphique, exposé dans toute son inventivité

Will Eisner est le créateur, au début des années 1940, d’un justicier masqué baptisé le Spirit. Planche extraite de cette série publiée dans les pages dominicales de plusieurs grands journaux américains, jusqu’en 1952.

Aux Etats-Unis, les prix récompensant les meilleurs albums de bande dessinée de l’année écoulée portent le nom de Will Eisner, mort en 2005, à l‘âge de 87 ans. Les Eisner Awards ne s’appelleraient pas ainsi si ce monstre sacré du neuvième art n’incarnait pas, à lui seul, toute une page de l’histoire de la BD américaine, des comic books au roman graphique.

Créateur, au début des années 1940, d’un justicier masqué baptisé le Spirit, le dessinateur new-yorkais a largement contribué à la mutation qu’allait plus tard opérer l’« art séquentiel », comme il aimait désigner la bande dessinée, en direction d’un public adulte et d’une production plus littéraire. Mais Eisner, c’est aussi une histoire comme en aime l’Amérique, celle d’un artiste qui serait tombé dans l’oubli si le culte que lui vouait la BD underground des années 1960 ne l’avait pas poussé à reprendre le pinceau. Singulière trajectoire, que retrace, au Musée Thomas-Henry, à Cherbourg (Manche), une courte mais synthétique exposition.

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Will Eisner est souvent présenté – à tort – comme l’« inventeur » du roman graphique. Il fut, en fait, le tout premier théoricien de ce format, dont il a défini les grands principes : le choix d’une pagination libre (non imposée par les maisons d’édition), l’exonération des codes existants (la case, le phylactère), le souci d’une fluidité narrative qui ne s’embarrasse guère de décors ou de colorisation trop sophistiqués, la préférence pour des fictions tirées du réel… Autant de règles qu’il mit en pratique, en 1978, dans Un pacte avec Dieu, un recueil de quatre histoires se déroulant dans un immeuble délabré du Bronx. D’autres récits, où New York est apparentée à un personnage en tant que tel, jalonneront la deuxième partie de sa carrière.

Nouveau contrat de lecture

Comme le montre l’accrochage du Musée municipal Thomas-Henry, les germes du roman graphique bourgeonnaient déjà dans les premiers travaux d’Eisner, presque trente ans plus tôt. Créé pour les pages dominicales de plusieurs grands journaux, « Le Spirit » reste une série à part dans l’histoire de la bande dessinée américaine. Détective privé revenu du néant, ce super-héros au costume insolite (smoking, loup, gants) présente la caractéristique de ne posséder aucun super-pouvoir.

Développées sur un format tout aussi inhabituel pour la presse de l’époque (sur six ou sept pages), ses histoires s’inscriraient volontiers dans le genre thriller, voire hardboiled, si elles ne débordaient pas allègrement du côté de la parodie, du fantastique, voire de l’érotisme. Mieux encore : dans certains récits, Eisner n’hésite pas à donner un rôle secondaire au Spirit, au profit d’autres protagonistes, généralement des petites gens des quartiers populaires de New York – les mêmes qui peupleront ses romans graphiques plus tard.

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