Baptiste Morizot : « Le vivant n’est pas un slogan, c’est une carte pour s’orienter »

Maître de conférences en philosophie à l’université d’Aix-Marseille, Baptiste Morizot a notamment déployé le concept de « vivant » dans Manières d’être vivant : enquêtes sur la vie à travers nous (Actes Sud, 2020) et Raviver les braises du vivant. Un front commun (Actes Sud et Wildproject), et élaboré son « éthopolitque » dans Le Cri de Gaïa. Penser la Terre avec Bruno Latour (sous la direction de Frédéric Aït-Touati et Emanuele Coccia, La Découverte, 2020).

Le concept de « vivant » que vous avez forgé est largement utilisé par des activistes, des associations ou même des institutions qui veulent lutter contre le réchauffement climatique et l’érosion de la biodiversité. En quoi est-il philosophiquement et politiquement important de changer de terme ?

Baptiste Morizot.- D’abord, il est important de rappeler que ce n’est pas un mot d’ordre ni un slogan : c’est un concept, donc une carte pour s’orienter, utile dans certains cas, inutile dans d’autres. Il n’a jamais visé selon moi à récuser les autres termes, mais à enrichir et pluraliser le paysage conceptuel et l’arsenal des idées.

Il faut se souvenir que porter ce concept n’a pas pour but d’interdire le mot « nature », mais de critiquer et conscientiser ses usages inquestionnés. Il sert à multiplier les approches, pour lutter contre l’hégémonie culturelle de l’idée de « nature » avec ses impasses – idée qui est toujours dominante dans notre héritage. Il n’a donc pas pour vocation de recréer un nouveau monopole à la place, mais de nous donner de l’air, et des outils pour mieux penser et agir.

Penser avec cette idée de « vivant » n’oppose plus nature et culture, puisque la culture est une manifestation du vivant dans l’humain, une faculté façonnée par l’évolution du vivant

Sa première force, en situation de crise écologique, c’est qu’il met la focale sur ces entités du monde qui sont concernées par leur existence, l’ensemble des vivants de la biosphère. Il n’y a pas à « sauver » le climat, il ne craint rien : ce sont les vivants qui doivent être protégés des dérèglements du climat, humains compris, puisque nous sommes interdépendants.

Sa seconde force, c’est que par l’usage du singulier, en parlant du vivant et pas seulement « des » vivants, il englobe non seulement les organismes et les espèces dans leur multiplicité, mais aussi les forces évolutionnaires anciennes qui les façonnent, et les dynamiques écologiques qui les tissent ensemble dans le présent.

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