Ben Smith, le chroniqueur poil à gratter du « New York Times »

Le chroniqueur média du « New York Times », Ben Smith.

Le journaliste qui a fait tomber le patron de « Bild »

« J’adore les scoops, je suis accro aux scoops. » Avec ses révélations, le chroniqueur média du New York Times, Ben Smith, 44 ans, a provoqué en octobre la chute du rédacteur en chef du tabloïd allemand Bild, Julian Reichelt. Ce dernier a été remercié par son employeur, le groupe Axel Springer, pour avoir abusé de sa position dans le but d’entretenir des relations sexuelles avec de jeunes journalistes ou stagiaires. Il s’en était tiré avec un simple rappel à l’ordre en février. Ben Smith a réussi là où la presse allemande avait échoué, en donnant moult détails sur le cas d’une journaliste. « S’ils découvrent que j’ai une relation avec une jeune stagiaire, je suis viré », avait dit, en 2016, Reichelt à une journaliste de 25 ans, qui fut ensuite promue. « C’est toujours comme ça que ça se passe chez Bild », a-t-elle déclaré aux enquêteurs selon les révélations de Ben Smith. « Ceux qui couchent avec le patron obtiennent un meilleur travail. »

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Le divulgateur de la supercherie Ozy

Juste avant, Ben Smith avait raconté l’incroyable histoire d’Ozy, un média de la Silicon Valley fondé par un Afro-Américain charismatique, Carlos Watson, qui devait obtenir 40 millions de dollars auprès de Goldman Sachs. Pour cela, il fallait montrer que la firme avait de bonnes audiences sur YouTube : en février 2020, un des représentants de YouTube a ainsi vanté les performances d’Ozy lors d’une réunion de levée de fonds. Jusqu’à ce qu’on découvre le pot aux roses : l’interlocuteur au bout de la ligne n’était pas un employé de YouTube, mais le cofondateur et directeur général d’Ozy, Samir Rao. Goldman Sachs s’est retiré dès cet hiver. Après les révélations de Ben Smith, le 1er octobre 2020, le conseil de surveillance a annoncé qu’« Ozy fermait ses portes ».

L’intervieweur décrié d’Emmanuel Macron

Ben Smith s’était fait connaître en France en interviewant en novembre 2020 Emmanuel Macron, après l’assassinat de Samuel Paty, en pleine polémique sur le traitement de la laïcité française par les médias anglo-saxons. « Emmanuel Macron m’a donc appelé de son bureau doré au palais de l’Elysée pour me soumettre une plainte », écrivait alors Ben Smith. Drame de la mise en scène, qui provoque un tollé sur les réseaux sociaux français : il aurait plutôt fallu écrire « rappelé », Ben Smith ayant sollicité préalablement un entretien avec le président. « J’ai été complètement surpris par cette fureur », explique le journaliste. Les Américains ont beaucoup réagi au contenu des propos du président français sur la laïcité, certains étaient pour, certains contre. Les Français ont, eux, débattu de la manière dont il avait rédigé sa chronique.

L’ancien rédacteur en chef de BuzzFeed

Ben Smith est arrivé au New York Times après avoir été neuf ans rédacteur en chef de BuzzFeed, média en ligne. Sa première chronique, le 1er mars 2020, fut une provocation : « Pourquoi le succès du New York Times peut être une mauvaise nouvelle pour le journalisme ». Il notait alors que la santé insolente du Times masquait l’appauvrissement du reste de la presse. Sa bascule dans un média dominant fut pour lui un choc : « C’est si bizarre. Cela peut vous rendre paresseux si vous ne faites pas attention. » Dès mars 2020, Ben Smith avait tiré un coup de semonces contre Ronan Farrow, icône journalistique du New Yorker qui révéla en grande partie l’affaire Weinstein, s’interrogeant sur la manière dont il enjoliverait certaines histoires à des fins dramatiques. Pour échapper à ce syndrome, Ben Smith dit s’efforcer de résister à l’air du temps et de ne pas écrire ce que les gens veulent croire.

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