Benjamin Whitmer, Charles Dickens, Carlos Ruiz Zafon : la chronique « poches » de François Angelier

« Les Dynamiteurs », de Benjamin Whitmer, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, Gallmeister, « Totem », 368 p., 10,60 €.

« Les Aventures d’Olivier Twist » (Oliver Twist, or The Parish Boy’s Progress), de Charles Dickens, traduit de l’anglais et édité par Sylvère Monod, Classiques Garnier, 616 p., 18 €.

« Le Prince de la brume. Cycle de la brume, tome I » (El principe de la niebla), de Carlos Ruiz Zafon, traduit de l’espagnol par François Maspero, Babel, 224 p., 7,70 €.

« L’enfer est une ville fort semblable à Londres », écrivait Percy Shelley en 1819. Que n’a-t-il connu Denver et ses nuits, l’année 1895 ?, semble lui répondre le romancier américain Benjamin Whitmer, dont Les Dynamiteurs (inédit aux Etats-Unis) livre de la capitale du Colorado, « la ville la plus sauvage de l’Ouest », par les yeux de Sam l’enfant des rues, une vision dantesque et hallucinée : « Tous mes repères s’étaient fait avaler par la nuit. Il n’y avait plus de dedans plus de dehors, tout était tellement noir que c’en était sans fin. » Massé autour de Cora, son grand amour, petite Notre Dame du chaos dont la mission se résume à ces quelques mots : « Les empêcher d’être morts », gîtant dans une usine désaffectée qu’il dispute à une horde de clochards, survivant de rapines et de combines, le groupe d’orphelins auquel il s’est joint nous initie à cette Babylone embourbée, cupide et jouisseuse, où les comptes se règlent les jours fériés au manche de pioche, les jours ouvrés à la nitroglycérine. Dominent de haut la mêlée les deux mentors de cette petite marmaille, Cole, chef de gang, et Goodnight, titan au visage torchonné par une explosion. De cette apocalypse urbaine, Sam s’enfuira, se faisant hobo pour survivre : « Les rails de chemin de fer étaient ma seule étoile. » Une déflagration romanesque, un récit à mèche courte qui vous saute à la gueule. L’enfer est une ville fort semblable à Denver. Dont acte.

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A lire dans la foulée, et dans la passionnante édition de Sylvère Monod : Les Aventures d’Olivier Twist (1838), de Charles Dickens, où le Denver de Whitmer, avec sa splendeur barbare d’un plan de Peckinpah, cède la place au Londres de Gustave Doré. On y retrouve des ingrédients semblables : enfance martyre et enfer social, monde interlope des receleurs et des voleurs, vision fantastique de la ville saisie comme un théâtre mythique. Une vision morale dictée par « une perception aiguë de la souffrance, sous toutes ses formes, mais surtout quand elle est due à l’attitude inhumaine d’autres êtres humains » (écrit Sylvère Monod). Mais là où Whitmer sature et dynamite son récit à coups de personnages bigger than life et de visions cauchemardesques, Dickens le maintient dans le cadre d’un réalisme historique où, sous larmes et sanglots, grince le rire noir de la satire psychologique et de la caricature sociale.

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