Biographie. « Georges Bernanos », de François Angelier : fidélités

« Georges Bernanos. La colère et la grâce », de François Angelier, Seuil, 6 356 p., 25 €, numérique 18 €.

De Georges Bernanos (1888-1948), dont l’art repose, comme celui de Dostoïevski, sur la tension née de longues scènes proches de l’hallucination, chacun conserve le souvenir d’un personnage. Ou plutôt, note très justement François Angelier*, le souvenir d’une « âme », puisque toute action, aussi banale ou sordide soit-elle, s’y déroule avant tout sur un plan spirituel.

Ainsi de l’abbé Donissan, héros de Sous le soleil de Satan (Plon, 1926) : homme simple et de peu de moyens intellectuels, mais voué à la sainteté, celui-ci reconnaît la pupille du diable venu l’éprouver dans les yeux d’un maquignon jovial rencontré de nuit. Ou de Mouchette : petite Salomé dont seul le mal semble pouvoir étancher la soif de plaisir et de risque, elle se réincarne, en 1937, dans Nouvelle Histoire de Mouchette, en une adolescente de 14 ans, violée par un braconnier, qui assiste le matin au trépas de sa mère puis se noie après un fascinant entretien avec la « gardienne des morts ». A la noirceur de Mouchette s’oppose, dans le scénario posthume Dialogues des Carmélites, la grâce que reçoit Blanche : celle-ci décide en 1789 de sanctifier l’angoisse qui l’étouffe en entrant au Carmel sous le nom de Blanche de l’Agonie du Christ et en montant la dernière à l’échafaud en pleine Terreur.

Doutes et certitudes

« Je ne crois qu’à ce qui me coûte », avouait Bernanos. De fait, chacun de ses personnages est né de longues heures d’écriture vécues comme un sacerdoce. François Angelier livre ici la dernière pièce, la plus imposante, d’un triptyque. Avec Paul Claudel. Chemins d’éternité (Pygmalion, 2001), il s’était tourné vers un homme de foi installé, diplomate, académicien et dramaturge fêté – mais que Bernanos considérait, note Angelier, comme le « pharisien en chef ». A l’inverse, Bloy ou la fureur du Juste (Points, 2015), flamboyant portrait d’un homme capable de tout sacrifier à sa quête d’absolu et redoutable polémiste, préparait la présente biographie de Bernanos, qui demeura toujours fidèle à l’auteur du Désespéré (1887), jusque dans la misère, qu’il connut comme lui.

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Chez Bernanos, François Angelier fait apparaître deux veines, à la fois complémentaires et incompatibles. Aux doutes métaphysiques du romancier obsédé par le mal et la mort répondent les certitudes tranchées du pamphlétaire, ancien Camelot du roi resté un temps fidèle à Maurras malgré la condamnation par le Vatican de l’Action française en 1926, et clamant son admiration pour l’antisémite Edouard Drumont, auquel il consacra La Grande Peur des bien-pensants (1931). Bernanos est capable de déployer dans ses fictions les plus terribles drames de la vie intérieure mais de condamner sans nuance la démocratie, la médiocrité bourgeoise ou la technologie moderne. Personne ne plaça plus haut que lui la France – son destin historique comme sa mission spirituelle –, tout en exécrant les Français, qu’il fustigea jusqu’à la fin. Lui dont les certitudes étaient inamovibles ne céda que sur l’antisémitisme, où il reconnut, en 1946, « un mot de foule, un mot de masse »« et le destin de pareils mots est de ruisseler, tôt ou tard, de sang innocent ».

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