« Bise ou pas bise ? La crise du Covid a brisé le rituel. Et nous en sommes au point précis où nous devons le retrouver, ou le reformuler »

Tribune. Nous vivons actuellement un entre-deux, une demi-sortie de la crise sanitaire, un presque retour à la normale sous contrôle et qui incite à la prudence. Devons-nous renouer avec nos anciens rituels de salutation, et si oui, à quelle échéance ? Bise ou pas bise ? Derrière l’aspect quelque peu anecdotique et futile de la question se cachent en fait des enjeux engageant la forme que prendront les relations futures.

Pour le comprendre, il est nécessaire de situer cette bise dans un contexte plus large, notamment du point de vue de l’évolution historique. Deux tendances contraires structurent en effet la mutation des liens sociaux depuis plus d’un demi-siècle. La première est celle d’une mise à distance de l’autre, et de l’introduction d’une séquence de réflexion préalable avant de nouer une relation. Qu’aurais-je à y gagner, et surtout, quels sont les inconvénients et risques que cela pourrait entraîner pour moi ? La crise sanitaire a bien sûr accentué cette mise à distance et cette perception de l’autre comme un danger.

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Mais cette irrésistible logique de fond provoque un tel sentiment de froideur et de mal-être qu’une sorte de révolte pulsionnelle et de désir de contact nous pousse au contraire à nous « lâcher », à mettre entre parenthèses pour un temps le cerveau réflexif. Surtout dans le domaine intime bien sûr, où le règne des bisous, caresses et câlins n’a jamais atteint une telle intensité, dans aucune société ni dans aucune période de l’histoire.

Proximité et douceur relationnelle

Ce mouvement vers l’autre ne se cantonne cependant pas au cercle familial. Depuis quelques dizaines d’années, il s’est élargi aux amis et même aux collègues de travail sous la forme d’une bise sur la joue (effleurement des joues sans contact des lèvres la plupart du temps) pour se dire bonjour. Ce geste s’inscrivait parfaitement dans le contre-mouvement animé par le désir de montrer son humanité voire son affection, il affichait le signe d’une proximité et d’une douceur relationnelle.

Surtout pour certains agents propagateurs très tactiles qui diffusaient le rituel dans des espaces de plus en plus larges, l’installant parfois en norme de comportement incontournable. Le message était clair : on n’était pas simplement collègues, on était presque des amis, remplis de bienveillance, se faire la bise le prouvait. Même l’inconnu qui passait par là était introduit dans le cercle de la preuve d’humanité et d’affection par la bise.

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« Arrêtez les embrassades ! », « Respectez les gestes barrières ! » : la crise a soudain brisé le rituel. Et nous en sommes au point précis où nous devons le retrouver, ou le reformuler. Car comme pour tout rituel qui cesse un temps de fonctionner, la disparition de son caractère contraignant libère la réflexion à son propos. Et de nombreuses personnes qui acceptaient bon gré mal gré de s’y soumettre, refoulant leur gêne ou leurs questionnements, tendent aujourd’hui à exprimer leurs réserves. Pas contre toutes les bises, mais contre ce qui est considéré comme étant une extension abusive. Elles pensent qu’il faudrait réserver ce geste, qui emprunte à la gestuelle amoureuse, à des cercles intimes, familiaux et amicaux, ne pas le diluer, le galvauder.

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