« Bolsonaro est en train de faire adopter un arsenal législatif qui démantèlera les droits des Indiens sur leurs terres »

Tribune. Depuis le 22 août, 6 000 Indiens du Brésil, issus de 170 peuples différents, ont planté leurs tentes sur l’esplanade des ministères à Brasilia pour s’élever contre une menace inédite sur leurs droits et leurs terres. Ils entendent peser sur une décision de la Cour suprême concernant une demande de l’Etat de Santa Catarina de reprendre possession d’une partie de la terre indigène Ibirama-Laklano revendiquée par le peuple Xokleng. L’enjeu est d’importance puisque cette décision confirmera la doctrine en vigueur ou la remplacera par une autre, très défavorable aux droits des Indiens.

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La Constitution du 5 octobre 1988 a entériné l’idée que les Indiens, en vertu de leur occupation du territoire avant la colonisation, détiennent sur lui des « droits originaires ». La Constitution a donc autorisé, à travers le travail de la Fondation nationale de l’Indien (Funai), que l’on rende aux Indiens des fractions des territoires qui leur avaient été pris au fil des siècles. La doctrine adverse, dite « thèse de la limite temporelle », affirme au contraire que les Indiens ne devraient avoir de droits que sur les territoires qu’ils occupaient le 5 octobre 1988. C’est donc une doctrine qui consacre le droit du plus fort, puisque les détenteurs originaires n’auraient pas le droit de s’élever contre un préjudice intervenu avant cette date.

Déforestation accélérée

C’est là une nouvelle étape de la véritable politique de mort que conduit Bolsonaro depuis son arrivée au pouvoir, lui qui n’a jamais masqué ses opinions racistes et colonialistes. Le président du Brésil est en train de faire adopter un arsenal législatif qui démantèlera les droits des Indiens sur leurs terres. Une première loi, en passe d’être ratifiée par le Sénat, facilitera la régularisation des terres appropriées par les agriculteurs ou les éleveurs dans les terres indigènes non ratifiées, ainsi que des zones déforestées illégalement ; deux autres projets de loi permettront l’exploitation des ressources minières, de l’eau et des hydrocarbures dans les terres Indigènes. Les Indiens pourront être « consultés », mais ils n’auront pas de droit de veto.

Ce dernier projet de loi constitue aussi une grave menace pour les peuples en isolement volontaire, puisqu’il assortit l’invitation à ne pas les contacter d’une restriction inquiétante : sauf pour exercer « une action étatique d’utilité publique ». Dans le même temps, le gouvernement a coupé les fonds consacrés à l’environnement et aux Indiens et remplacé les cadres de ces organisations par des militaires, des politiques ou des évangélistes sans qualification particulière, promus pour leur fidélité. Sans surprise, parallèlement, meurtres d’Indiens, invasions, orpaillage et contamination aux métaux lourds ont connu une augmentation alarmante.

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La déforestation de l’Amazonie s’est accélérée depuis l’accession au pouvoir de Jair Bolsonaro. On en est à regretter l’époque où, sous Lula, ce n’était « que » 4 500 kilomètres carrés qui partaient en fumée chaque année, et non 11 000. Un chiffre qui augmentera encore si rien n’est fait. A titre d’exemple, le territoire des Yanomami fait déjà l’objet de cinq cents demandes formelles d’extraction minière. Une fois les lois votées, on voit mal comment ces demandes pourraient ne pas être acceptées. Ce serait alors, dans cette seule terre, 30 000 kilomètres carrés de forêt qui seraient ouverts à l’exploitation, soit la superficie de la Belgique. Surtout, plus encore que l’élection du président Bolsonaro, ces nouvelles lois et l’adoption de la thèse de la limite temporelle sonneront comme une annonce d’impunité, une confirmation que tout est permis, que la curée peut vraiment commencer.

« Lutte pour la vie »

La mobilisation des Indiens, coordonnée par l’Articulation des peuples indiens du Brésil (APIB), dépasse les précédentes. Elle est pourtant encore très en deçà des enjeux, qui sont globaux. Les sociétés amérindiennes dont les émissaires manifestent à Brasilia sont très différentes les unes des autres par leur histoire et leur culture. Autrefois, certaines étaient même des ennemies mortelles. Elles partagent néanmoins un point commun : aucune n’a détruit son milieu, moins parce qu’elles le regardaient comme un jardin à protéger du dehors que parce qu’elles construisaient avec les autres vivants des relations de sujet à sujet.

De manière significative, chacune des 170 ethnies en présence a inventé un rapport au vivant et à l’espace compatible avec l’objectif des accords de Paris. L’agriculture brésilienne et l’exploitation du sous-sol promues par Bolsonaro ne le sont pas. Le mouvement s’appelle Luta Pela Vida, « lutte pour la vie ». Et c’est bien pour les Indiens une « lutte pour la survie » qui s’est engagée contre la bancada ruralista, le camp de l’agro-négoce. Mais ils ne s’y trompent pas : ce n’est pas seulement leur vie qui est en jeu, c’est aussi celle des milliers d’espèces qui composent la forêt amazonienne, c’est aussi la nôtre.

Emmanuel Macron, les incendies au Brésil d’août 2019 vous avaient conduit à inscrire la protection de forêt amazonienne à l’agenda du G7 de Biarritz, reconnaissant qu’elle était un bien commun. Vous avez, dans la foulée, reçu Raoni Metuktire – chef amérindien – pour l’assurer du soutien de la France dans son combat. Il serait logique que vous exprimiez que la France condamne fermement la politique conduite par le gouvernement brésilien actuel, qui vaut à son président de faire l’objet d’une demande d’ouverture d’enquête pour génocide à la Cour pénale internationale. Vous parliez déjà, en 2019, d’une « complicité » de la France dans la déforestation, par ses achats de soja brésilien. Cette complicité s’aggraverait singulièrement si nous restions silencieux alors que, deux ans plus tard, la situation a empiré.

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La France ne saurait naturellement faire ingérence dans les délibérations de la Cour suprême brésilienne. Mais la politique de destruction conduite par le gouvernement du Brésil justifie de prendre des mesures. La plus importante est d’abandonner l’accord commercial qui lie l’Union européenne et le Mercosur [Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay]. Nous vous demandons aussi de vous engager publiquement à ce que la France demande, au sein du Conseil européen, des sanctions contre le Brésil, liées à des violations graves des droits de l’homme, ainsi qu’à la dégradation continue de l’environnement.

Signataires : Olivier Compagnon, historien ; Philippe Descola, anthropologue ; Philippe Erikson, anthropologue ; Anaïs Fléchet, historienne ; Anne-Christine Taylor, anthropologue ; Emmanuel de Vienne, anthropologue.