Boucheron et Saint-Gobain, l’alliage arc-en-ciel

Pendant d’oreille « Prisme », serti de cristal de roche holographique et de diamants, sur or blanc, issue de la nouvelle collection de haute joaillerie « Holographique », imaginée par Boucheron

Depuis dix ans qu’elle occupe le poste de directrice des créations du joaillier Boucheron, Claire Choisne a pris soin d’utiliser les couleurs avec parcimonie. Ici, le vert profond d’une émeraude de Colombie. Là, le bleu turquoise d’une aigue-marine. Mais jamais d’explosion trop fracassante de teintes. « La couleur est un thème traité mille fois en haute joaillerie et refaire ce qui existe déjà ne m’amuse pas », explique-t-elle, dans les salons de la maison, place Vendôme.

Pourtant, en 2019, au moment de commencer à penser sa collection de l’été 2021, qui sera présentée à Paris à partir du 5 juillet, « j’ai senti que c’était le moment pour moi de m’y aventurer. Alors, pour aller vers une proposition singulière, j’ai voulu travailler sur la couleur au travers du prisme de la lumière ».

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Elle commence par faire, avec son équipe, une liste des phénomènes naturels inspirants : les tons changeants des aurores boréales, les faisceaux lumineux, l’arc-en-ciel. « On est émerveillé à tout âge lorsque apparaît un arc-en-ciel. Je me suis dit que si un bijou s’en approchait, avec un effet holographique, ce serait comme l’encapsuler pour toujours et fixer cette joie passagère qui nous traverse. »

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Pour compléter ses références, elle se tourne aussi vers l’art. Part notamment à Mexico avec deux collaboratrices visiter une exposition consacrée à l’architecte Luis Barragán, prix Pritzker 1980, roi des mélanges de teintes vives. Ou à Londres, contempler un accrochage consacré au plasticien danois Olafur Eliasson.

Oxydes d’argent et de titane pulvérisés à chaud

A partir de là, elle songe aux effets, aux formes, aux volumes. Mais tout gouaché tombe à plat : comment un dessin pourrait-il fixer une matière holographique dont les couleurs changent en fonction de l’inclinaison de l’objet ? « Avec mon équipe, on a finalement commencé par des maquettes en plastique recouvertes de films holographiques. » L’essai fonctionne. Quand on les manipule, bleu, rouge, vert, violet ou jaune surgissent puis se dérobent.

« La livraison des bijoux ne s’est faite que le 31 mai, avec la respiration coupée. Nous n’étions pas à 100 % sûrs du résultat, et nous n’avions pas de plan B. » Claire Choisne, directrice des créations

Pour reproduire la recette en version précieuse, la cellule innovation participative (CIP) de Boucheron, qui avait déjà noué une alliance avec la NASA pour utiliser, dans la collection de juillet 2020, de l’aérogel (matière bleu pâle flottante comme un nuage), prend cette fois contact avec Saint-Gobain. L’entreprise française cotée au CAC 40 sait en effet, par un revêtement technique, apporter un effet holographique à des lentilles médicales ou à des marqueurs sur les pistes d’atterrissage des avions.

Elle a donc permis à Boucheron de parer ses bijoux de l’effet recherché. Le principe ? Des oxydes de métaux – essentiellement de l’argent et du titane – sont écrasés en une poudre qui est ensuite fondue, puis pulvérisée à 280 °C sur chaque bijou. Des tests ont d’abord été entrepris sur des pièces métalliques, mais elles ressortaient chromées. « Le résultat n’était pas heureux, trop tuning. »

Bracelet « Prisme » serti de cristal de roche holographique et de diamants, sur or blanc.

Puis sur de l’or couvert de laque blanche, mais celle-ci ne résiste pas à la haute température du procédé. « On a finalement appliqué cette pulvérisation sur de la céramique blanche et du cristal de roche, ma pierre fétiche. » Et alors que Saint-Gobain était habitué à appliquer une seule couche, Claire Choisne en demande dix pour maximiser l’effet.

L’industrie à l’honneur

« La livraison des bijoux ne s’est faite que le 31 mai, avec la respiration coupée, sourit-elle. Nous n’étions pas à 100 % sûrs du résultat, et nous n’avions pas de plan B. » Si quelques pièces ont été mises de côté, jugées insatisfaisantes, la collection « Holographique » en commercialise 25, dont 18 créées en collaboration avec Saint-Gobain, littéralement éblouissantes.

Broche « Chromatique » sertie d'une tourmaline verte.

Le vert menthe d’une grosse bague tourne, quand elle bouge, à l’orange, au jaune ou au fuchsia. Une parure d’héroïne de science-fiction ressemble à une énorme bulle de savon. Une manchette diamantée renvoie des rayons violets, vert pomme ou bleu cyan, tandis qu’un collier froncé projette des rais multicolores, à la manière d’une sculpture de Daniel Buren.

Quelques diamants, aigues-marines ou tourmalines parsèment l’ensemble, mais les pierres demeurent rares : c’est au processus industriel, inédit en joaillerie, d’attirer en premier lieu les regards. Manière aussi de montrer que, place Vendôme, où les puristes aiment d’ordinaire mesurer la créativité en carats, le caractère précieux et la virtuosité peuvent prendre des formes moins attendues.

Collection « Holographique », Boucheron.