Broyer du noir avec Baudelaire

Charles ­Baudelaire par Nadar, 1855.

C’est une exposition enchâssée entre un prologue et un épilogue, tel un essai doublé d’un livre d’images. « Baudelaire. La modernité mélancolique » s’éloigne des habituelles rétrospectives sur la figure du poète maudit, tirant le diable par la queue et le génie par son panache, que la justice a condamné pour « outrage aux bonnes mœurs ». Le procès intenté aux Fleurs du mal, en 1857, n’est ainsi que brièvement évoqué dans le parcours thématique et non biographique que la Bibliothèque nationale de France (BNF) propose à la faveur du bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire (1821-1867).

Jean-Marc Chatelain, directeur des réserves des livres rares de la BNF et commissaire général de l’exposition, inaugurée le 3 novembre, en résume ainsi la visée générale : « Toucher le cœur même de l’acte de la création, aussi bien dans l’œuvre poétique de Baudelaire que dans son œuvre critique. » La mélancolie, indissociable, pour l’auteur du Spleen de Paris, de la modernité et de la beauté « comme alchimie de la douleur », projette son ombre sur des textes dénotant une conscience tragique du néant, la disparition des choses comme des êtres et le divorce d’avec soi-même.

Epreuve corrigée de la page de titre de l’édition originale des « Fleurs du mal », 1857.

Trois parties ornées d’estampes – Baudelaire les collectionnait –, mais aussi des lettres autographes, des éditions originales, des manuscrits, des portraits, des « une » de journaux ayant publié ses poèmes, soit au total 200 pièces, explicitent ce riche parti pris esthétique. Baudelaire lui-même l’avait théorisé dans un essai consacré à son ami Théophile Gautier. Il y dessinait les contours d’une « grande école de la mélancolie » fondée, selon lui, par Chateaubriand, à laquelle il affiliait Pétrus Borel, Sainte-Beuve, Poe et Delacroix.

« Mélancolie du non-lieu » rappelle, d’entrée de jeu, l’importance du voyage et du vagabondage chez Baudelaire. D’où sa fascination pour les saltimbanques, les bohémiens, les chiffonniers. « Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme » (Mon cœur mis à nu, 1864). Rien qu’à Paris, Baudelaire changea trente-huit fois de domicile.

Figures de damnés

Tôt écartelé entre l’horreur et l’extase de vivre, le jeune poète, auquel la tentation du suicide ne fut pas étrangère, avait tapissé les murs d’un de ses appartements, situé dans un hôtel particulier de l’île Saint-Louis, de treize lithographies de Delacroix parues en 1843, aujourd’hui accrochées aux cimaises de la BNF. Elles représentent Hamlet, un alter ego pour Baudelaire, de même que Satan, l’ange déchu, ou d’autres figures de damnés, tel l’albatros, avec lesquels il partageait un sentiment de chute et d’exil.

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