« Burning Casablanca » : une course-poursuite amoureuse survoltée

Khansa Batma et Ahmed Hammoud dans « Burning Casablanca », d’Ismael El Iraki.

L’AVIS DU « MONDE » – À VOIR

Héroïné jusqu’à la moelle, Larsen Snake, hardrockeur marocain en blouson de serpent qui a brûlé plus vite que ses quelques tubes internationaux (Karaté Sex, Full Contact Love ! …), revient décavé de Londres au pays, ayant perdu jusqu’à sa voix à force de se piquer. A Casablanca, un accident de la circulation le fait percuter Rajae, une prostituée tempétueuse – perruque mauve, lèvres de feu, pommettes hautes, vocabulaire de charretier, blouson de cuir rouge sur robe zèbre – qui roule dans un taxi. Il en tombe illico éperdu. La fille l’insulte, mais n’est pas insensible à son charme.

De cette rencontre explosive, Ismaël El Iraki, 40 ans, passé par l’Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son, la Femis, et l’un des survivants de l’attentat du Bataclan du 13 novembre 2015, tire le fil d’une étrange course-poursuite amoureuse, chantée, délictueuse et sauvage. Car la belle a un protecteur nommé Saïd, cauteleux surineur qu’on croirait sorti de L’Opéra de quat’sous, de Bertolt Brecht, et qui ne rigole pas avec le sens de la propriété. Il voit donc l’idylle que noue sa fille préférée avec Larsen d’un œil d’autant plus mauvais qu’un de ses clients – potentat patibulaire – prétend qu’elle s’est mal conduite avec lui et la réclame pour la corriger (il semblerait, pour dire les choses comme le film les énonce, que Rajae n’ait pas apprécié que l’huile lui pisse dessus).

Moments de pure grâce

Il arrivera donc un point du film où l’homme de main du potentat – un musculeux barbare semant la mort en rigolant –, associé à Saïd qui l’a très mauvaise, se lancera à la poursuite du couple qui s’est fait la belle. On croisera sur cette piste une actrice chanteuse à la voix chavirante (Khansa Batma), qui descend d’une famille de musiciens célèbres pour avoir mis dans les années 1970 une bonne dose de rock dans l’oriental. Des moments de pure grâce. Des hallucinations d’enfer. Une boîte de nuit ambiancée où passe le sublime I’ll Take Care of You de Bobby Bland. Un désert rouge où une ex-protégée de Saïd, retirée des affaires, transforme sa cabane, Winchester à la main, en Fort Apache.

Tout cela, qui reconduit l’adage « sexe, drogue et rock’n’roll » en terre royale et qui se tourne en 35 mm CinémaScope, ne court pas, malgré tout, les rues du cinéma marocain. Crado, malpoli, trivial, blasphématoire à moult égards, le film fait, avouons-le, assez plaisir à voir, n’importent ses défauts et ses maladresses. Pour la liberté dont il s’autorise, pour l’ambiance de roman-feuilleton populaire dans laquelle il baigne, pour son féminisme de choc, pour le heavy metal à ciel ouvert qu’on y entend, pour la redécouverte intriguée du groupe de rock franco-judéo-marocain Les Variations, pour le cinéma impur de l’effusion et des sentiments qu’il poursuit sans faiblir. En une époque où la mort prolifère et où la morbidité des comportements l’accompagne, cette rage déclarée pour la force de la vie, cet appétit de jouir de tout et de rien tant qu’il en est temps s’applaudissent à cœur ouvert.

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