Camille Froidevaux-Metterie : « L’être humaine. Fin du masculin générique, début de l’humanité incarnée »

Saint-Malo, 2019. Extrait de la série «  D’îles en lune ».

Contribution. Longtemps, très longtemps, les femmes n’ont pas été des hommes comme les autres. Assignées à leurs deux fonctions sexuelle et maternelle, enfermées dans l’ordre naturel – pour ne pas dire animal – de la reproduction, elles se sont vu dénier le statut même d’être humain. C’est ce que postule Aristote lorsqu’il caractérise l’existence féminine dans son essentielle infériorité au regard de la capacité simplement gestative de celles qui ne font que recevoir et nourrir les homoncules déposés en elles par les hommes. Dépourvues de logos, incapables de théorisation, inaptes à la création, elles sont et demeureront d’éternelles mineures, exclues des activités proprement « humaines » : arts, philosophie, politique.

Cette condition infrahumaine a traversé les siècles, par-delà même le tournant de la modernité démocratique, reprise méthodiquement par tous ceux qui s’efforçaient de transformer le monde et d’améliorer le sort des (seuls) hommes. Inlassablement, la capacité procréatrice des femmes a justifié qu’elles soient définies au prisme de la disponibilité sexuelle, du dévouement maternel et de la subordination sociale. Réduites à n’être que des corps-objets (que l’on prend, que l’on use, que l’on casse), au sein d’un système patriarcal hiérarchiquement sexué, elles ont tout simplement été exclues de la condition humaine, masculine et générique.

Le grand tournant de la révolution féministe

Il a fallu que les femmes conquièrent la maîtrise de leur corps procréateur, dans les années 1970, pour qu’enfin elles puissent revendiquer de rejoindre et la modernité et l’humanité, d’un élan qui allait faire d’elles des sujets de droit en même temps que des êtres humains. On ne mesure pas bien la rupture anthropologique que représente ce grand tournant de la révolution féministe qui voit la vie des femmes être découplée de la maternité et de l’hétérosexualité obligatoires. On ne la mesure pas notamment parce qu’une fois cet horizon ouvert, il a aussitôt été refermé. Si les conquêtes féministes des décennies suivantes ont fait des femmes (occidentales) des hommes quasiment comme les autres dans la sphère sociale, elles n’ont rien changé à leur condition de disponibilité corporelle dans la sphère privée. Par un côté, donc, les femmes ont accédé au statut d’être humain, c’est-à-dire à la capacité d’autonomie et à la possibilité de création, mais par l’autre, elles sont restées infrahumaines, des corps « à disposition ».

C’est cela qu’une nouvelle génération de féministes a décidé de renverser, au tournant des années 2010, dans un grand mouvement de réappropriation de nos corps qui se déploie jusqu’au plus intime. Il s’agit d’acquérir la pleine possession des dimensions incarnées de nos existences (sexualité, maternité, apparence) pour s’extirper du carcan de l’objectivation et de l’aliénation corporelles qui forment le socle du patriarcat. L’objectif est celui de la déhiérarchisation sexuée de notre monde commun, l’horizon se dessinant alors de l’avènement d’un individu que plus aucune caractéristique physique ne déterminerait plus.

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