Cannes 2021 : avec « Ouistreham », Emmanuel Carrère sur les chemins balisés de la fiction sociale

Emmanuel Carrère,  le 7 juillet sur la terrasse Albane de l'hôtel JW Marriott, à Cannes.

Quinzaine des réalisateurs

Quand un écrivain passe derrière la caméra, c’est souvent pour adapter ses propres livres s’il estime que les autres le font mal – ce fut le cas notamment de Marguerite Duras. Plus surprenant est le cas d’Emmanuel Carrère qui, seize ans après La Moustache (2005), revient au cinéma pour adapter l’ouvrage d’une consœur, à savoir Le Quai de Ouistreham (L’Olivier, 2010) de la journaliste du Monde Florence Aubenas. Dans ce travail d’enquête à la croisée de l’expérimentation sociale et du témoignage infiltré, où la journaliste s’était immergée pendant plusieurs mois sous un faux nom parmi les travailleurs précaires de la ville de Caen, l’auteur de L’Adversaire (Gallimard, 2002) a reconnu l’un de ces vertiges de l’identité qui lui sont chers et choisi, sous l’impulsion de la comédienne Juliette Binoche, de le convertir en fiction. Il n’en fallait pas plus pour que ressurgisse intacte, avec Ouistreham, en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, une question qui taraude le cinéma français depuis longtemps : celle du réalisme dès lors qu’il s’agit de représenter les classes populaires.

En plongeant Juliette Binoche au milieu d’un casting de non-professionnels recrutés in situ, Carrère grille assez vite le suspense qui entoure l’identité de son héroïne

Pour les besoins de son prochain livre, Marianne Winckler (Binoche), journaliste parisienne fondue incognito dans une ville moyenne, se glisse dans les files de Pôle emploi et parvient à se faire engager comme femme de ménage, d’abord dans des bungalows puis sur les ferries qui relient la côte normande à l’Angleterre. Elle découvre alors, en même temps qu’elle les partage, mettant la main à la pâte, et parfois au fond des toilettes, les conditions de travail et de vie de ces employés corvéables à merci, payés au SMIC, soumis à des horaires éclatés et des trajets infernaux. L’infiltrée fait surtout une série de rencontres : Cédric, demandeur d’emploi et doux dragueur ; Nadège, l’impayable chef d’équipe sur les ferries ; Justine, la pin-up de l’escadron, et surtout Christèle, jeune mère célibataire au caractère bien trempé avec laquelle se nouent de profonds liens d’amitié. Tous comptent parmi les « invisibles » que la journaliste cherche à rendre visibles, au risque de jouer avec leur confiance.

« Opération commando »

En plongeant Juliette Binoche au milieu d’un casting de non-professionnels recrutés in situ, Carrère grille assez vite le suspense qui entoure l’identité de son héroïne et fait par là même le choix d’une fiction sociale somme toute assez balisée, terrain conquis du cinéma d’auteur français. Le réalisateur repère d’abord, dans cette matière, un enjeu de langage : la façon peu amène dont on rebat toute la journée les oreilles de ce petit personnel, enjoint de mieux « se vendre » sur le marché de l’emploi, à ne pas répondre aux patrons « qui sont mieux éduqués », à aborder ses tâches comme une « opération commando » – la langue flétrissante et triste du néolibéralisme qui maintient tout le monde à sa place.

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