Cannes 2021 : décollage intime avec Julie Lecoustre et Emmanuel Marre

Les réalisateurs Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, le 2 juillet 2021, à Paris (8e).

Ils sont à Cannes pour leur premier long-métrage, Rien à foutre, sélectionné à la Semaine de la critique. Un film sur une jeune fille de 26 ans, Cassandre (Adèle Exarchopoulos), hôtesse de l’air dans une compagnie low cost, dont la vie apparaît comme une série d’instantanés, vols et escales se succédant dans un infini temps présent. Emmanuel Marre, 41 ans, et Julie Lecoustre, 33 ans, en couple dans la vie, s’expriment d’une seule voix. Quand l’un parle, l’autre écoute, puis précise ou prolonge le propos. Le dialogue se tient sans que nous ayons besoin de le relancer souvent. Des heures auraient pu filer ainsi.

L’entente les a conduits à travailler ensemble, pour la première fois en 2016, sur un court-métrage, D’un château l’autre (2018), multirécompensé dans les festivals. Elle est simple. Repose sur une vision commune du métier et la façon artisanale de l’exercer. Mais aussi sur l’intérêt particulier qu’ils portent au politique, au social, aux petits riens de l’existence qu’ils ne cessent d’observer. Voire d’absorber, pour la restituer ensuite de façon dense, en blocs concentrés. « On passe notre temps, dans la vie, à capter des fragments sonores, des gestes, des corps, des phrases que l’on entend. Et quand nous ne sommes pas ensemble, nous nous les envoyons par texto », dit-elle.

Julie Lecoustre, réalisatrice : « On passe notre temps, dans la vie, à capter des fragments sonores, des gestes, des corps, des phrases que l’on entend »

Il enchaîne : « J’aime aller regarder les détails auxquels on ne prête pas attention et qui composent pourtant 80 % de nos vies. Je suis quelqu’un de profondément mélancolique, donc j’ai un rapport au passé compliqué. J’ai toujours peur que les choses disparaissent. Je conçois tous mes films comme un archivage. Chacun d’entre eux représente pour moi la photo souvenir d’une expérience, plutôt que quelque chose de maîtrisé au départ. »

C’est donc l’image d’une hôtesse de l’air, croisée sur un vol pour Barcelone, qui est à l’origine de Rien à foutre. « Elle était assise en face de moi, je l’ai regardée durant le décollage et, à l’évidence, elle allait mal, en proie, semble-t-il, à une blessure profonde, se souvient Emmanuel Marre. Et puis, il y a eu le “ding”, elle a décroché sa ceinture et, là, une autre image est apparue, elle a arboré un immense sourire, a commencé à sortir le chariot des boissons, à servir… La dichotomie entre ce moment d’introspection et cette agitation professionnelle était puissante et amenait une question : qu’a-t-elle laissé au sol, cette jeune femme, avant de s’envoler. »

Il vous reste 58.51% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.