Cannes 2021 : « I Comete », par la grâce d’un été corse

Une scène du film « I Comete », de et avec Pascal Tagnati, présenté à l’ACID.

ACID

A chaque nouveau « film d’été » annoncé, une pensée nous vient : le cinéma français n’aurait-il pas déjà tout dit, tout montré, de cette saison chérie des cinéastes ? On pense aux indétrônables Jacques Rozier et Eric Rohmer, plus proches de nous, à Guillaume Brac ou au splendide Mektoub, My Love : Canto Uno (2018), d’Abdellatif Kechiche – pour ne citer qu’eux. A chaque film de nous détromper sur ce préjugé enraciné, et de nous montrer une nouvelle fois que nous avions tort. Car tant qu’il y aura des cinéastes à sa hauteur, l’été sera une muse inépuisable. Ainsi du premier long-métrage du comédien et réalisateur Pascal Tagnati, I Comete, présenté à l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion) à Cannes.

Ce sont les grandes vacances en Corse, nous sommes dans un village dont le nom n’est jamais cité, ceux qui reviennent pour l’été se mêlent à ceux qui n’ont jamais quitté le village. Des familles, des amis se retrouvent, les générations se côtoient. Les deux heures du film fonctionnent comme une suite de saynètes d’une durée aléatoire et systématiquement filmées en plan fixe (il n’y aura qu’une seule exception à la règle), dans laquelle nous sommes plongées en plein déroulement : la scène a commencé sans nous, se poursuivra de la sorte, l’été n’a ainsi ni début ni fin, et Tagnati de saisir la substantifique moelle de ces stases estivales. Une fête au village, une jeune femme qui se caresse devant son amant virtuel (scène d’un érotisme débridé), des amis qui se chamaillent à propos de foot, deux copines qui se baignent et discutent fidélité, une vieille dame qui se fait coiffer, des enfants qui chantent, des conflits familiaux, des dialogues politiques et amoureux…

Filmer un corps collectif

Si le dispositif pourrait paraître rigide (toujours du plan fixe), il est rediscuté par l’infinie variété des moments capturés, dont l’agencement semble n’obéir à aucune règle stricte. Chaque séquence est comme la pièce d’un puzzle qui reste à faire et qui composerait secrètement les contours d’un affect : le sentiment de l’été. Et l’édification de ce sentiment prime sur la distinction de protagonistes. Car si des individualités se dégagent doucement, Pascal Tagnati prend le parti de filmer un corps collectif, et d’un récit où la puissance du moment l’emporte sur la linéarité de l’ensemble – on pense ici aux premiers films de Pascal Thomas, grand cinéaste de l’été, et notamment au Chaud lapin (1974). On déduit ainsi les quelques enjeux narratifs, et ce que les personnages sont les uns pour les autres de leurs discussions : bien loin de nous perdre, cette désorientation décuple notre attention pour un présent sans cesse recommencé.

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