Cannes 2021 : « Intregalde », des jeunes gens sur le chemin cahoteux de la bonne conscience

« Intregalde », de Radu Muntean.

Quinzaine des réalisateurs

Rien n’empêche de voir la « nouvelle vague » roumaine, apparue au début des années 2000, comme un cinéma de l’enlisement. Du vieillard de La Mort de Dante Lazarescu (2005) tournant en rond dans le dédale du système hospitalier au père se compromettant en manœuvres illicites pour que sa fille obtienne son diplôme dans Baccalauréat (2016), tous ses héros eurent en commun de traverser la société postcommuniste comme on s’enfonce dans des sables mouvants. Invité à la Quinzaine des réalisateurs avec son huitième long-métrage, Radu Muntean, peintre de la classe moyenne roumaine et de ses errements, ne fait pas autrement, restant fidèle à un mouvement dont les figures de proue (Cristian Mungiu, Cristi Puiu, Corneliu Porumboiu) ont pris des voies divergentes. Intregalde pourrait se résumer comme le récit d’un embourbement monumental, celui d’une petite troupe de personnages sur le sentier tout tracé de leur bonne conscience.

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Les bénévoles d’une association humanitaire partent en virée dans les hauteurs transylvaines à bord de 4X4 qui leur permettent de transporter des sacs de nourriture pour les distribuer aux habitants des villages les plus reculés, coupés de toute modernité. Trois d’entre eux – un garçon, Dan (Alex Bogdan), et deux filles, Ilinca (Ilona Brezoianu) et Maria (Maria Popistasu) – croisent la route d’un vieillard radoteur, quelque peu perché, qui s’invite à bord et les fait dévier sur un petit chemin de terre. Le véhicule n’y résiste pas et s’embourbe à la première pataugeoire venue. Perdus au milieu de nulle part, sans réseau téléphonique, cernés par le froid hivernal, livrés à d’étranges rencontres et n’ayant d’autre abri que leur voiture, les trois citadins doivent se résoudre à passer sur place une nuit extrêmement agitée qui met leurs bonnes intentions à rude épreuve.

Un petit théâtre d’attente et d’exaspération

Intregalde se présente donc comme un démontage en règle de la psychologie du bon samaritain, ici brocardée comme la névrose d’une classe privilégiée dont le ressort profond serait une forme inavouée de mauvaise conscience. Le récit, écrit par Muntean avec son fidèle duo de scénaristes Razvan Radulescu et Alexandru Baciu, orchestre la rencontre entre ces jeunes citadins pétris de bonnes intentions, et les derniers des démunis, qui ne correspondent pas aux cadres préconçus de la générosité des premiers. Comme ce vieillard gênant dont les bénévoles se rendent bientôt compte qu’il perd la boule et après lequel il faut se résoudre à courir pour le sauver d’une nuit glaciale. L’attente n’est autre que ce temps nécessaire pour appréhender l’autre en sa misère réelle (le vieillard se révélant vite injurieux et incontinent), plutôt que de se faire de lui une image fantasmée et réconfortante.

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