Cannes 2021 : « La Fièvre de Petrov », le ballet halluciné de Kirill Serebrennikov

Chulpan Khamatova et Semyon Serzin dans « La fièvre de Petrov », de  Kirill Serebrennikov

SÉLECTION OFFICIELLE – EN COMPÉTITION

La Fièvre de Petrov, de Kirill Serebrennikov, qui sortira en salle le 1er décembre, restera comme l’un des films les plus stupéfiants de la compétition cannoise : cette œuvre sonore, bavarde, mêlant sans discontinuer le réel et la vie délirée des personnages, met le spectateur à l’épreuve et l’entraîne, durant plus de deux heures, dans un voyage mental, un véritable trip cinématographique. Adapté du roman d’Alexei Salnikov Les Petrov, la grippe, etc. (éditions des Syrtes, 2020), le film en reprend la structure narrative déconstruite, entre époque contemporaine et souvenirs d’enfance à l’ère soviétique, au milieu des années 1970.

Comme en 2017, où son film en noir et blanc Leto, sur la scène rock underground, était en compétition, le réalisateur russe est absent de Cannes. Accusé d’avoir détourné 133 millions de roubles (environ 1,7 million d’euros) de subventions pour des spectacles montés par sa compagnie de théâtre, Kirill Serebrennikov a été condamné, au terme d’un procès kafkaïen, à trois ans de prison avec sursis, une peine accompagnée d’une interdiction de sortie du territoire.

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Dans l’atmosphère chargée d’un bus, à Iekaterinbourg, ville de la Sibérie occidentale, Petrov, auteur de bandes dessinées, tousse sans relâche sans mettre la main devant sa bouche. Un vieux monsieur qui tient des propos déplacés à une gamine de 9 ans se fait éjecter à l’arrêt suivant. L’image colorisée dans des tons vert olive ajoute au sentiment que tout ce qui se joue ici n’est pas à prendre au premier degré… Embarqué par un ami dans une virée alcoolisée, Petrov devient la proie d’autres hallucinations. Séparé de sa femme, Petrova (Chulpan Khamatova), une bibliothécaire moins rangée qu’elle n’en a l’air, Petrov a transmis sa grippe à son fils, âgé d’une dizaine d’années.

Spectacle total

Entre tensions familiales et gueule de bois, le film s’échappe dans les rêves ou les pulsions meurtrières de ses personnages. Quand la colère monte, et que ses yeux se remplissent d’encre brune, Petrova est ainsi prête à faire un carnage avec son couteau de cuisine. Point de suspense ni de sueurs froides : la mise en scène décalée lorgne davantage du côté de Tarantino, on tue et on passe à autre chose. Humour noir et sourires en coin.

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Virtuosité des prises de vues, fluidité du montage, le spectacle est total : on s’accroche à la barre du « trapèze » et on ne lâche plus des yeux la performance des acteurs. Petrov dessine, Petrova organise des soirées littéraires en présence de poètes, un homme s’est échappé de son cercueil… Le numéro à ne pas manquer est ce plan-séquence de dix-huit minutes durant lequel un écrivain, interprété par le musicien ukrainien Ivan Dorn, essaie de convaincre un éditeur de lire son dernier ouvrage : à ce moment précis, les techniques du cinéma se mêlent à celles du théâtre (changement de décor, nouvel univers temporel) et créent une détonation visuelle.

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