Cannes 2021 : « La Légende du roi Crabe », fable de l’ivrogne qui cherchait un trésor

Gabriele Silli et Maria Alexandra Lungu,  le 11 juille sur la plage de la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes.

Quinzaine des réalisateurs

Heureusement qu’après des décennies de déconstruction narrative il existe encore des conteurs qui aiment raconter pour raconter et pour qui cet acte essentiel est demeuré une rampe d’accès privilégiée au monde et à ses mystères. Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis, duo de réalisateurs italo-américains nés en 1986, sont précisément de ceux-là, se penchant depuis leurs débuts, en 2013, sur le legs foisonnant du folklore paysan et de la tradition orale transalpine. Leur premier long-métrage de fiction, La Légende du roi Crabe, en atteste brillamment et se révèle un des objets les plus étonnants vus à mi-Festival, en retrouvant cette clarté d’énonciation et ces miroitements enchanteurs propres au registre de la fable.

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C’est d’ailleurs la fabulation en elle-même qui constitue le seul moteur du film. Et ce dès le début, qui voit se réunir dans un petit village perdu de Tuscie, en Italie, où gisent encore de nombreux vestiges étrusques, une bande de vieux chasseurs attablés pour se dire des histoires. Celle du jour, rejouée comme un vieux standard, concerne Luciano, ivrogne du XIXe siècle resté célèbre pour avoir défié le potentat local. Un premier volet s’attache à retracer les tenants de ce geste d’insurrection : c’est parce que le Prince s’obstinait à barrer l’accès d’un raccourci apprécié de tous les villageois, mais longeant son domaine, que le Saint Buveur à la barbe folle et au regard brumeux (l’artiste romain Gabriele Silli, totalement possédé par son rôle) a fini par se dresser contre lui et à bouter le feu à sa grange.

Mais, avant cela, les réalisateurs prennent le temps de le dépeindre en Diogène, traînant sa soif en guenilles, faisant le désespoir de son père artisan et le plaisir des cancaniers de tous bords, disant son fait à qui veut l’entendre (personne), aimant en secret la jeune Emma (Maria Alexandra Lungu), la plus belle pousse du village.

Fonds épique et feuilletonesque

La beauté du film tient d’abord à la sûreté de trait de sa mise en scène, qui cherche à retrouver une âme populaire immémoriale dans les formes de sa tradition, les visages qui s’offrent à la caméra, mais aussi les théâtres de nature où s’ancre le récit. Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis ne tendent ni vers le réalisme mystique d’un Ermanno Olmi ni vers la ritualité profane d’un Pasolini, mais se montrent infiniment sensibles aux signes et aux symboles qui émanent des existences humaines, semées d’augures et de hasards.

Le grain dense de l’image, les somptueuses compositions des cadres, la picturalité des plans (Emma habillée en vierge florale, sortie d’une toile de Masaccio), achèvent de faire du film non seulement une joie pour l’œil, mais une formidable agrégation de la réalité et de l’imaginaire. La scène où Luciano et Emma s’étreignent à la discrétion d’un lac dont la surface éclate de scintillements, comme autant de reflets de leur amour, est de celles qui ne s’oublient pas.

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