Cannes 2021 : « L’Histoire de ma femme », d’amour et d’eau de mer

La réalisatrice Ildiko Enyedi, le 14 juillet 2021, à l’hôtel Barrière Le Majestic à Cannes.

SÉLECTION OFFICIELLE – EN COMPÉTITION

Il y a un demi-siècle, en Europe, le service public (de la télévision, à l’ouest du rideau fer, du cinéma, à l’est) produisait des objets qui ressemblaient – de loin – à L’Histoire de ma femme. Adaptation littéraire (d’un classique de la littérature hongroise signé Milan Füst, publié en 1942, traduit en français chez Gallimard en 1958), l’histoire de l’amour qui unit et sépare un capitaine au long cours néerlandais et une mondaine parisienne est divisée en chapitres dont les titres apparaissent à l’écran. Photographiée avec délicatesse par le chef opérateur Marcell Rév, la reconstitution de la Mitteleuropa des années 1920 est exquise mais légèrement décalée, les péripéties sont égrenées sans hâte par des acteurs toujours justes. Si l’on s’en tient à ce vernis, on peut s’installer confortablement pour parcourir une trajectoire prévisible.

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Ce serait passer à côté de ce qui fait la grandeur du film, dont le blason est placardé à l’orée du récit : des plans de baleines qui filent sous les flots à la surface desquels navigue le capitaine Jakob Störr (l’acteur néerlandais Gijs Naber). Ce que filme vraiment Ildiko Enyedi, c’est ce qui se trouve en dessous – des apparences, des mots, des gestes et des actes, même. Quelque part, dans les profondeurs du bref bonheur et du long malheur du capitaine Jakob Störr et de Lizzy (Léa Seydoux), se trouvent les causes profondes de la guerre entre les hommes et les femmes, et même les buts de chacun des camps. Ce que l’on prenait pour une romance sage est en fait une épopée martiale, sensuelle et déchirante.

Après que le cuistot du bord lui a conseillé de prendre femme, pour se débarrasser de cette pierre dans l’estomac qui est « la maladie du marin », Jakob fait le pari avec son ami, l’escroc Kodor (Sergio Rubini), qu’il épousera la première femme qui franchira le seuil du café où les deux hommes boivent. Kodor parti, Jakob, un colosse barbu qui a gardé quelque chose d’enfantin dans le visage et le regard, se dirige vers la table de l’élue, qu’il n’a vue que de dos. Chance. Quand elle tourne la tête, elle a le visage de Léa Seydoux. Lizzy est une femme radieuse, que rien ne surprend, même pas la demande en mariage qui suit de quelques secondes sa rencontre avec le marin.

Guerre entre les genres

Le titre du film est une antiphrase. D’elle, on ne saura même pas le patronyme de naissance, encore moins ce qui l’avait menée dans ce port. Mais Jakob, qui fait se mouvoir des centaines de tonnes de marchandises sur les flots en obéissant aussi bien aux calculs de navigation qu’à son intuition météorologique, est un homme qui veut comprendre et dominer ce qu’il aime. A cette demande, Lizzy répond laconiquement, par des conseils et des observations sibyllins que son époux s’échine à déchiffrer.

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