Cannes 2021 : « Retour à Reims [Fragments] » : Jean-Gabriel Périot fouille dans les archives de l’inconscient collectif

Image extraite du film « Retour à Reims [Fragments] », de Jean-Gabriel Périot.

Quinzaine des Réalisateurs

Il existe un cinéma sans caméra : celui des réalisateurs-monteurs qui s’abreuvent aux archives mondiales, ce puits sans fond des images tournées par d’autres, pour leur donner une nouvelle vie, les réassembler dans un autre ordre. Qu’on pense à Chris Marker (Le fond de l’air est rouge, 1977) ou plus récemment à Frank Beauvais (Ne croyez surtout pas que je hurle, 2019), il s’agit à chaque fois de faire parler les images autrement, de faire surgir au fond d’elles d’autres significations – intimes, sociales, politiques ou historiques.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Cinéma : « Ne croyez surtout pas que je hurle », un long ruban de cauchemars et de rêves

L’un des spécialistes en la matière est le Français Jean-Gabriel Périot, né en 1974, réputé pour avoir déjà revisité par ce biais l’histoire de la Fraction armée rouge dans Une jeunesse allemande (2015) ou encore celle de l’épuration des femmes à la Libération dans Eût-elle été criminelle (2006). Avec Retour à Reims [Fragments], son dernier long-métrage en date présenté à la Quinzaine des réalisateurs, il donne sans doute la meilleure adaptation possible à l’essai éponyme de Didier Eribon (Retour à Reims, Fayard, 2009), auto-analyse débouchant sur une lecture socio-politique de la société française.

Transfuge de classe

Dans cette œuvre-phare de la pensée déterministe, le philosophe et sociologue retraçait son parcours de « transfuge de classe » en dressant le portrait de son milieu d’origine (parents et grands-parents) et, à travers lui, de la classe ouvrière au XXe siècle. Lui épargnant les artifices d’une fiction ripolinée et d’une incarnation forcément réductrice, Périot retient du texte quelques passages marquants, surtout dévolus aux femmes de sa famille (sa grand-mère et sa mère) lus par Adèle Haenel et montés sur des extraits de films, archives ou émissions télévisées des années 1930 jusqu’à aujourd’hui. Images qui ne se contentent pas d’illustrer le propos, mais lui donnent matière à infuser, à travers des corps, des visages, des lieux, des représentations d’époque qui le prolongent.

Lire la critique d’« Une jeunesse allemande » : De la révolte à la terreur

Dans le lot, des bandes obscures succèdent à d’autres fameuses, comme Zéro de conduite (1933) de Jean Vigo, Le Joli Mai (1962) de Chris Marker et Pierre Lhomme ou encore Chronique d’un été (1961) de Jean Rouch et Edgar Morin. Les mots racontent par l’intime la constitution d’un sujet politique, tandis que les images témoignent de l’imaginaire social dont elles sont le produit. A leur croisée opérée par le montage, surgit quelque chose de stupéfiant : l’inconscient collectif des classes « dominées » comme tectonique d’une histoire qui n’a pas dit son dernier mot. Et c’est sur le front des luttes actuelles que Périot se permet d’étendre le propos du livre, comme pour mieux en entériner le verdict.

Il vous reste 3.99% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.