Cannes 2021 : « Ripples of Life », le tableau teinté de mélancolie de la préparation d’un film

« Ripples of Life », de Wei Shujun.

Quinzaine des réalisateurs

On ne compte plus dans les rangs de la sélection cannoise les films qui, centrés sur le cinéma, prennent place dans son petit milieu (Bergman Island, de Mia Hansen-Love) ou mettent un tournage en abyme (The Souvenir Part II, de Joanna Hogg). A ce petit jeu, le second long-métrage du jeune cinéaste Wei Shujun, l’un des rares à représenter cette année la Chine sur la Croisette, se montre sans doute le plus subtil. Ripples of Life, l’une des belles surprises de la Quinzaine des réalisateurs, choisit de se dérouler non pas pendant un tournage, mais juste avant, dans ce moment d’installation qu’on nomme les « repérages », où l’imitation n’a pas encore complètement pris le pas sur la vie, ni le scénario sur la réalité.

Ce sont les circonstances plus que les personnes qui font l’œuvre

Une équipe débarque donc dans la petite ville-district de Yong’an, dans le sud-est de la Chine, un site historique qui cherche à se développer en s’ouvrant au tourisme. Le récit, décliné en trois histoires, s’attache à plusieurs personnages diversement concernés par le film en préparation. La première, Gu, est la tenancière de l’auberge où s’installe le collectif. Parfois, entre ses tâches quotidiennes et le jeune nourrisson qu’elle élève, il lui arrive de capter des bribes de conversation : on cherche pour un rôle féminin une non-professionnelle du cru capable de parler le dialecte local ; un profil qui semble lui correspondre parfaitement sans pour autant qu’elle ose franchir le pas. Finalement, le rôle échoit à Chen, une actrice célèbre originaire du coin. On suit ses retrouvailles avec les lieux et les connaissances d’antan, dont un ancien prétendant désormais prisonnier d’un mariage médiocre. Le dernier volet se resserre sur le duo houleux que forment le réalisateur et le scénariste : la veille du tournage, ils se chamaillent jusqu’au bout de la nuit sur la tournure plus ou moins sombre à donner au film, eu égard aux pressions d’un investisseur.

Humour singulier

Ripples of Life semble d’abord se fondre dans le lexique éprouvé d’un certain cinéma d’auteur chinois tendance Jia Zhang-ke, où les existences se mesurent aux mutations du territoire et où les plans se coulent dans les reflets électriques des éclairages nocturnes. Toutefois, le film séduit plus largement, d’abord par son enchâssement de regards portés sur la vie provinciale, mais aussi parce qu’il parvient, dans la durée, à trouver un ton propre. Mélancolique, bien sûr, parce qu’une ville, même petite comme Yong’an, « change plus vite, hélas !, que le cœur d’un mortel » (Baudelaire). Pétri surtout d’un humour singulier, notamment en ce qui concerne la création artistique. Shujun s’amuse à la démystifier de tout prestige démiurgique, en la montrant au contraire comme une série de hasards, d’égarements, de coïncidences, d’indécisions – ce sont les circonstances plus que les personnes qui font l’œuvre.

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