Cannes 2021 : « Soy Libre », mon frère ce héros épique

« Soy Libre », de Laure Portier.

ACID

On garde un souvenir ébloui du premier film de Laure Portier, Dans l’œil du chien (2019), portrait de sa grand-mère qui captait, en creux, la naissance d’un regard de cinéaste effronté, affirmé. On ne sait pas si le geste fera système, mais Laure Portier a décidé de consacrer ses deux premiers films aux siens : après sa grand-mère, son frère, à qui elle consacre son premier long-métrage, Soy Libre. Le film combine une grande économie de moyens à une ambition très grande et pleinement réussie, montrer cette part de fiction et de mythologie que renferme chaque être, si on sait bien le regarder.
Lorsqu’Arnaud nous apparaît, on a l’impression de l’avoir déjà croisé ailleurs : un adolescent intranquille, et dont la délinquance se laisse expliquée par une enfance brûlée qu’il raconte face caméra. Parce qu’il a manqué d’amour, Arnaud ne tient pas en place : malgré ses nombreux démêlés avec la justice, il ne peut s’empêcher de récidiver. Il tague un RER, vole un scooter et prépare son exil en Espagne.

Entre Arnaud et Laure, s’engage un face à face où chacun rediscute la position de l’autre. Le frère se demande pourquoi la sœur filme un moment qui lui paraît particulièrement anodin, ricane à l’idée d’une scène qui plaira aux « baba cool de la culture » (en l’occurrence, nous). Quant à la sœur, elle rappelle à l’ordre le frère lorsque celui-ci s’emporte dans des discours qui ne lui ressemblent pas : « Arrête Arnaud, c’est à moi que tu parles, pas à la caméra, qu’est-ce que j’en ai à foutre de Sarkozy… »

Pacte moral

Bien loin d’être accessoire, cette perpétuelle remise en question de leur relation donne au film toute sa justesse, rappelle ce que trop de documentaires cherchent à nous faire oublier : que ce pacte moral entre un regard et un sujet est à réajuster sans cesse. Celui qui se laisse observer nous défie aussi du regard.
Après avoir été cet adolescent sociologiquement déterminé, Arnaud mute, à la faveur de son exil. Il s’enfuit à Alicante, délaisse le français subi pour l’espagnol choisi, prend le relais de sa sœur et se filme lui-même. Il vit de menus larcins, devient SDF, on le retrouve au Pérou en train de piller des magasins.

Très vite, les repères se brouillent : selon les scènes le jeune garçon a les cheveux courts ou longs. C’est que, faisant fi de la chronologie, la cinéaste filme son frère tel qu’elle le voit, un héros épique qui parcourt le monde, tout droit sorti d’un roman de Stevenson. Dans son errance, Arnaud se réinvente : ce n’est plus son environnement qui le détermine, mais cet élan vital qui le porte jusqu’au Pérou, à la recherche d’une chose indéterminée, une forme d’apaisement qui l’attendrait à un endroit du monde – il en est certain.
Dans une scène vertigineuse, le film de la grand-mère croise celui du frère : l’un et l’autre se font face, on en oublierait presque que la cinéaste est là. Dans cette réunion familiale, leur solitude perce l’écran – comme si les membres d’une même famille étaient voués à se rater. Un rendez-vous sans cesse manqué que le documentaire peut tenter de réparer : si Soy Libre est le cadeau d’une sœur à un frère, il se formulerait sans doute ainsi : tu es seul, mais je te regarde.

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