Cannes 2021 : « The French Dispatch », le journalisme et la France rêvés par Wes Anderson

Arthur Howitzer Jr. (Bill Murray) dans « The French Dispatch », de Wes Anderson.

SÉLECTION OFFICIELLE – EN COMPÉTITION

On m’a attribué 6 347 signes pour cette critique, destinée à être mise en page et imprimée, ce qui tombe bien puisqu’elle recense un film qui célèbre le journalisme au temps de l’encre et du papier. Mes remarques sur The French Dispatch, l’exquis long-métrage de Wes Anderson présenté après plus d’une année d’attente (le film devait faire l’ouverture du Festival de Cannes 2020), pourraient tenir en 2 500 signes que je n’enfreindrais pas la consigne : il me suffirait, en dessous de la signature, de dérouler le bottin de l’art dramatique qui tient lieu de générique, où se côtoient des dizaines d’acteurs, de Tilda Swinton à Damien Bonnard, de Benicio Del Toro à Lyna Khoudri, de Stéphane Bak à Saoirse Ronan (et bien sûr, puisqu’on est chez Wes Anderson, Bill Murray et Owen Wilson).

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Ces légions venues des deux côtés de l’Atlantique ont répondu à l’appel de Wes Anderson, parfois seulement pour dire une seule réplique, pour n’être qu’une brique, une tuile, un lambris…, dans l’édifice que le cinéaste a minutieusement édifié à la gloire d’une certaine idée du journalisme et – surtout – du cinéma. Il ne s’agit pas ici de représenter le réel, mais d’y prélever des fragments d’incongru, de bizarre et de beau et d’agencer le tout en forme d’histoire. D’histoires, dans le cas de The French Dispatch, puisque le scénario de ce film se présente sous la forme d’un chemin de fer (le déroulé des pages que l’on affiche au mur) de magazine.

En chacun des journalistes, on peut reconnaître certains traits des grandes signatures du « New Yorker », Joseph Mitchell, Lillian Ross ou James Baldwin, sans que « The French Dispatch » soit un film à clé

The French Dispatch (« la dépêche de France ») est à l’hebdomadaire The New Yorker, fondé par Harold Ross en 1925, ce que la ville d’Ennui-sur-Blasé (deux mots français qui ont trouvé leur place dans l’Oxford English Dictionary) est à Paris. Une image stylisée, ironique et onirique, reconnaissable et imaginaire. The French Dispatch est né de la volonté d’Arthur Howitzer Jr., fils du fondateur et propriétaire du quotidien de Liberty (Kansas) The Evening Sun. Le rejeton a convaincu son paternel de financer ce supplément dominical voué à chroniquer la marche de la planète et en a établi la rédaction à Ennui-sur-Blasé (c’est la préfecture de la Charente, Angoulême, qui a décroché le rôle, pour les extérieurs).

Au fil des ans, Howitzer a obtenu la collaboration de quelques-unes des meilleures plumes de son temps, un éternel touriste des bas-fonds, une reporter incapable de se tenir à l’écart des sujets qu’on lui a confiés, un éternel exilé, gay et afro-américain… En chacun d’eux, on peut reconnaître certains traits des grandes signatures du New Yorker, Joseph Mitchell, Lillian Ross ou James Baldwin, sans que The French Dispatch soit un film à clé. Ces figures de journalistes sont là pour être, chacun, l’auteur et l’acteur d’une des histoires au sommaire de l’ultime numéro de The French Dispatch puisque le film commence en 1975, à la mort d’Arthur Howitzer Jr. dont les dernières volontés stipulent que son hebdomadaire ne pourra lui survivre.

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