Cannes : « Un héros », la sévère géométrie sociale d’Asghar Farhadi

Le réalisateur Asghar Farhadi, le 8 juillet, dans les locaux de Memento, à Cannes.

SÉLECTION OFFICIELLE – EN COMPÉTITION

Un homme attend, assis, dans le long couloir d’un bâtiment administratif. A l’appel de son nom, il se lève et franchit une porte, parcourt quelques kilomètres pour arriver jusqu’à une falaise percée d’ouvertures entre lesquelles on voit des bas-reliefs (on apprendra plus tard qu’il s’agit du tombeau de l’empereur Xerxès), revêtue d’échafaudages. L’homme monte des dizaines de mètres, on le salue par son nom, Brahim. Arrivé au sommet, Brahim (Amir Jadidi) est accueilli par un des ouvriers du chantier qu’une réplique présente comme son beau-frère et qui l’invite à redescendre aussitôt.

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Cette description un peu fastidieuse de la première séquence d’Un héros pour prévenir qu’après son excursion espagnole et romanesque (Everybody Knows, présenté à Cannes en 2018), Asghar Farhadi a retrouvé à la fois sa patrie, l’Iran, et la rigueur géométrique qui caractérise son cinéma. L’ascension et la descente de Brahim préfigurent avec netteté ce qui va suivre, l’histoire d’une rédemption impossible, qui inflige au protagoniste principal un parcours calculé au millimètre près, dont les tournants sont marqués par l’énumération des maux qui rendent le bonheur en société impossible, qu’ils soient spécifiquement iraniens ou universels. Contrairement à ce qui survenait dans A propos d’Elly ou Une séparation et peut-être parce que le film est situé à Chiraz, ville des tapis, c’est ici la géométrie du schéma social qui l’emporte sur la douleur des hommes et des femmes.

Inflexibilité

L’acteur Amir Jadidi, le 8 juillet, dans les locaux de Memento, à Cannes.

Brahim a bénéficié d’une permission de sortie de la prison dans laquelle il est enfermé pour dette, une prison en apparence humaine, où il végète depuis trois ans. Il peut s’en extraire assez souvent – il a rencontré une femme, Farkhondeh (Sahar Goldust) qu’il voudrait épouser, après un divorce douloureux qui lui a laissé la garde d’un fils atteint de troubles de l’élocution. Mais voilà que Farkhondeh a trouvé dans la rue un sac à main plein de pièces d’or, qui pourraient contribuer au remboursement de la dette et à l’élargissement de Brahim.

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Au moment de la révélation de cette trouvaille, il reste encore une centaine de minutes à Farhadi. Il les emploie à cogner ce joli garçon perpétuellement souriant (ce qui exaspère ou attendrit aussi bien les autres personnages que le public) contre l’inflexibilité de son créancier, contre la malhonnêteté des citoyens et de ceux qui sont censés faire régner l’ordre et la morale (incarnés ici par les administrateurs de la prison), contre la brutalité du système judiciaire iranien (il sera aussi question de peine de mort), contre les réseaux sociaux et la mise en place publique de l’intimité.

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