Carlo Rovelli, Voltaire, d’Alembert et Condorcet : la chronique « poches » de François Angelier

« Ecrits vagabonds » (Ci sono luoghi al mondo dove più che le regole è importante la gentilezza), de Carlo Rovelli, traduit de l’italien par Sophie Lem, Champs, « Science », 340 p., 10 €.

« Correspondance secrète », de Voltaire, d’Alembert, Condorcet, édité par Linda Gil, Rivages poche, « Petite bibliothèque », 200 p., 9 €.

Si l’Esprit souffle où il veut, l’intelligence, elle, randonne où bon lui semble, musarde avec qui elle l’entend, fait curiosité de toutes choses. En témoignent ces Ecrits vagabonds du physicien italien de renommée mondiale Carlo Rovelli, l’un des inventeurs, comme chacun sait, de la gravitation quantique à boucles, historien des sciences et grand vulgarisateur devant l’Eternel (Sept brèves leçons de physique, 2015). Un long vagabondage intellectuel formé d’articles parus durant les années 2010 dans la presse italienne, fruit de ses dérades buissonnières, de ses coups de cœur, de ses coups de blues et de ses coups de sang.

Voyant en chaque article l’équivalent d’un « sonnet » ou d’un « koan » japonais, « limité dans ses dimensions et dans sa forme, [qui] ne peut transmettre qu’une seule information, un seul argument, une seule réflexion, une seule émotion. Mais [qui] peut parler de tout », il nous entretient avec merveilleuse acuité et placide bienveillance du plus large éventail de sujets. Au chapitre de ses exercices d’admiration apparaissent Dante (1265-1321), Marie Curie (1867-1934) ou le chanoine Georges Lemaître (1894-1966), initiateur de la théorie du Big Bang, l’épistémologue Bruno de Finetti (1906-1985), un alchimiste nommé Isaac Newton (1643-1727) et un entomologiste du nom de Vladimir Nabokov (1899-1977). Maintes choses nous sont révélées d’une histoire de l’astronomie que le poète Leopardi (1798-1837) écrivit à 15 ans et de l’étrange Arénaire, d’Archimède (vers 287 av. J.-C.-212 av. J.-C.), traitant du dénombrement des grains de sable.

Mais le professore Rovelli ne fait pas qu’arpenter la salle des bustes ; humaniste engagé, il sait évoquer les espérances politiques de la jeunesse italienne de 1977, conspuer le nationalisme, s’émouvoir d’un site archéologique africain où sans doute eut lieu, il y a dix mille ans, la première bataille de l’histoire, et nous confier ce que peut représenter pour lui d’apaisement et de sérénité la visite d’une mosquée africaine, « espace parfait offert à l’homme pour qu’il puisse être pleinement lui-même ». Un régal.

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Egal régal, d’un genre bien différent, avec ses missives codées, cette correspondance « amoureuse » secrète échangée malgré moult problèmes de surveillance policière par Voltaire (1694-1778), d’Alembert (1717-1783) et Condorcet (1743-1794). Ces deux derniers ayant séjourné, entre le 23 septembre et le 9 octobre 1770, à Ferney, chez leur mentor commun, il n’est pas question, l’heure de la séparation venue, d’en rester là. En résultent 250 lettres entre « Raton et les deux Bertrand » (allusion à une fable de La Fontaine dont le propos et les héros, un chat et un singe, servent de code aux correspondants) qui vont prolonger le concert quasi jusqu’à la mort du maître.

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