« Carnet de mémoires coloniales », d’Isabela Figueiredo : mon père, ce colon

Cliché non daté tiré de « Carnet de mémoires coloniales », d’Isabela Figueiredo.

« Carnets de mémoires coloniales » (Caderno de memorias coloniais), d’Isabela Figueiredo, traduit du portugais par Myriam Benarroch et Nathalie Meyroune, préface de Léonora Miano, Chandeigne, « Bibliothèque lusitane », 352 p., 20 €, numérique 14 €.

Coincée entre ses parents sur la banquette arrière d’une voiture, une fille de 12 ans file vers l’aéroport de Lourenço Marques (actuelle Maputo). Sa famille l’envoie au Portugal, où elle n’a jamais mis les pieds, pour la protéger des exactions commises durant la décolonisation du pays – le Front de libération du Mozambique (Frelimo) a mené la guerre à l’occupant portugais de 1964 à 1974. Nous sommes en 1975, et des centaines de milliers de « retornados » embarquent comme elle. Elle s’appelle Isabela Figueiredo. Elle est née en 1963 dans ce pays qui, bien qu’étant le sien, ne lui appartient pas, comme elle l’écrit dans son Carnet de ­mémoires coloniales, qui vient de paraître en France.

Pressés autour de l’adolescente, ses proches lui demandent de dire à la famille restée en Europe que l’image irénique qu’ils se font du nouveau pouvoir au Mozambique est fausse ; que les colons comme eux ont subi des massacres, des viols, des pillages. A son arrivée, la jeune fille réalise que ce message est « inaudible », car les Portugais qu’elle côtoie exècrent leurs compatriotes établis en Afrique. « Alors je me suis tue », explique-t-elle au « Monde des livres » lors d’un entretien à Paris. Pendant trente ans.

Une forme de catharsis

Il lui a d’abord fallu attendre que son père meure, en 2001, pour qu’elle se sente libre d’écrire sur le sujet de la colonisation, très tabou au Portugal. « Je ne pouvais pas le faire tant que mon père était vivant. Parce que je l’aimais. J’ai dû choisir entre vivre en paix ou en guerre avec lui. » De ce père volcanique qu’elle adorait, ce « roi-géant », un électricien raciste et machiste, à la fois cruel et généreux, elle a inlassablement rejeté les idées.

Isabela Figueiredo a écrit ce livre à 46 ans, forte de ce qu’elle savait déjà en 1975 : qu’un jour, elle raconterait sa vérité, et que ce serait une trahison pour tous

Quatre ans après cette mort, elle se met à tenir un blog, « Mundo perfeito », écrivant chaque soir en rentrant du journal où elle travaille. Une forme de catharsis, au fil de laquelle elle déconstruit sa propre trajectoire et ce « monde parfait », ainsi qu’elle le percevait. La blogosphère portugaise s’enthousiasme. Un petit éditeur, ­Angelus Novus, contacte Isabela Figueiredo : il veut la publier. En 2009, Caderno de memorias coloniais paraît. Ne subsiste du blog que le courant narratif sur l’enfance mozambicaine de l’autrice. Elle a écrit ce livre à 46 ans, forte de ce qu’elle savait déjà en 1975 sur le tarmac : qu’un jour elle raconterait sa vérité, et que ce serait une trahison pour tous.

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