Caroline Sire, le conte comme un art du corps

[Comme je l’avais déjà signalé dans une précédente note, en janvier 2020, j’ai décidé d’ouvrir les branches de L’Arbre aux contes à la plume talentueuse d’un jeune conteur Julian Delgrange (alias Draglen). Voici donc un nouveau et dernier portrait avant la fermeture définitive de ce blog, vendredi 1er octobre 2021.]

Plusieurs spectacles de Caroline Sire plongent le public dans la mythologie irlandaise.

Quand j’ai commencé à rédiger des portraits de conteurs et de conteuses pour L’Arbre aux contes, j’étais mû par une profonde volonté de révéler des singularités. Je voulais mettre un coup de projecteur sur des personnalités qui se distinguaient par leur style ou leur démarche, car je reste persuadé qu’une scène artistique se nourrit de la grande diversité de ses acteurs et actrices. Mettre en avant des conteurs et conteuses inimitables que l’on souhaite imiter ou que l’on rejette. Bref, des artistes intègres qui ont tracé leur route sans jamais chercher le consensus et dont le seul travail participe au perpétuel renouvellement de la scène. Et comme ce portrait est le dernier publié sur ce blog, je me dois de parler de Caroline Sire.

Surtout, il y a la rencontre avec l’Irlande. Plus qu’un pays. Une inspiration et un esprit qui colorent toute sa vie créatrice

J’ai presque l’impression de parler de Caroline Sire trop tôt tant le monde du conte aura encore à profiter de son travail. Née à Paris, elle a longtemps « cherché sa place dans le monde ». Cependant, la graine du conte a été semée très jeune grâce à une grande sœur qui lui raconte chaque soir les grands récits traditionnels. En attendant que l’arbre aux contes pousse, elle découvre la danse à travers l’opéra puis en intégrant une compagnie de danse contemporaine, tout en poursuivant des études de droit, de linguistique…

Mais surtout, il y a la rencontre avec l’Irlande. Plus qu’un pays. Une inspiration et un esprit qui colorent toute sa vie créatrice. Marquée au fer rouge par la terre de Cuchulainn (héros de la mythologie irlandaise), Caroline Sire revient en France en 1992 pour s’acoquiner avec le conte en intégrant la Compagnie du Cercle, créée par Abbi Patrix. Elle remporte la même année un prix au Grand Concours des conteurs de Chevilly-Larue (Val-de-Marne) et ce grâce à une histoire irlandaise accompagnée de chant et de danse. Il n’y a pas de hasard, juste une somme de rencontres. Abbi Patrix, de par son approche transversale de l’art du conte, est le meilleur mentor pour elle. Elle affine le rapport entre musicalité et efficacité de la parole avec Haim Isaacs et Praline Gay-Para.

Respect des aînés

L’autre rencontre décisive est celle d’Yves Marc du Théâtre du Mouvement en 2005. On ne présente plus le travail de cette compagnie au sein des arts du mime et du geste, les héritiers d’Etienne Decroux s’étant illustrés par l’abyssale rigueur de leur travail, couplée à un sens permanent de l’exploration scénique. Rigueur, respect des aînés, sens de l’expérimentation : on retrouve ces ingrédients dans la façon de conter de Caroline Sire. On est frappé par la précision de sa partition corporelle, par la justesse de son timbre, par la puissance symbolique des images qu’elle convoque. Elle sait exploiter tout son corps pour sublimer l’histoire. Chaque geste a été pensé, chaque mot choisi, rien n’est laissé au hasard. Pourtant, rien ne paraît artificiel, tout est organique. On n’écoute pas l’histoire, on ne la voit pas, on la vit avec elle.

On n’écoute pas l’histoire, on ne la voit pas, on la vit avec Caroline Sire

La première fois que j’ai vu Caroline Sire, j’ai eu la sensation de découvrir une troisième dimension du conte. Beaucoup parlent du conte comme d’un « art de la parole », d’autres l’évoquent comme étant un « art de la vision » : il faut voir l’histoire avant de la dire (citant à juste titre Michel Hindenoch). Caroline Sire prouve à travers ses spectacles que le conte est aussi un art du corps. On peut illustrer un récit sans faire de gestes illustratifs, déployer tout son être sur scène et parvenir à s’effacer derrière le récit, notre corps devenant une porte d’entrée vers les mondes de l’imaginaire.

Par ailleurs, elle célèbre toute la dimension internationale du conte. On a pu la voir récemment en compagnie de Paola Balbi à l’European Cabaret – French Style du festival Mix Up organisé en mars par son premier mentor Abbi Patrix. Le conte est un langage universel qui doit pouvoir défier les barrières de la langue.

Géante humble, Caroline Sire est une personnalité qui marque les esprits. Engagée dans son travail, profondément respectueuse de celui des autres, elle poursuit sa route semant des graines de rêves. Elle a le sourire aux lèvres, elle peut s’amuser avec la joie candide des enfants pour ensuite sagement damer le pion à Aristote avec quelques répliques profondes… Définitivement, si ce portrait devait être le dernier, ce serait celui de Caroline Sire.

A voir : Le Nez au vent (spectacle, Compagnie Vortex)

« Caroline Sire, petite-fille du célèbre parfumeur François Coty, inventeur de la parfumerie moderne, nous invite au cœur du monde des senteurs, des odeurs, des parfums. » Ceci n’est pas un récit de vie, mais un dialogue avec elle. Caroline Sire cherche à comprendre l’histoire de ce grand-père qu’elle n’a pas connu. Elle parle avec une légende plantée dans son arbre généalogique. Un spectacle comme une énigme dont chaque piste de réponse prend la forme d’une histoire. Une quête sublime sur l’essence du sublime et sa part de rêve.

Julian Delgrange, dit Draglen
Association Les Conteurs de Thot

Le Monde