Catalogne : l’espoir d’un compromis avec Madrid

Editorial du « Monde ». La grâce accordée le 22 juin par le gouvernement espagnol aux neuf dirigeants indépendantistes catalans emprisonnés depuis plus de trois ans pour la tentative de sécession d’octobre 2017 offre enfin une voie d’apaisement dans ce conflit qui mine l’Espagne et empoisonne l’Europe.

Le maintien en détention de ces responsables politiques, condamnés à des peines allant de neuf à treize ans de prison pour sédition, était un frein à la normalisation des relations de Madrid avec la Catalogne, et une anomalie en Europe. La décision de Pedro Sanchez, le premier ministre espagnol, est d’autant plus audacieuse qu’elle va à l’encontre de l’opinion publique du pays : selon les sondages, elle y était majoritairement hostile, y compris parmi les électeurs socialistes de M. Sanchez.

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La démarche de M. Sanchez a été violemment attaquée au Parlement espagnol, mercredi 30 juin, par le chef de l’opposition de droite, Pablo Casado, qui l’a qualifiée de « trahison ». Le Parti populaire (PP) de M. Casado n’offre pour autant aucune stratégie alternative pour sortir du blocage catalan, en dehors d’une réponse purement judiciaire qui a jusqu’ici échoué. Les séparatistes graciés – non amnistiés, ils restent condamnés et inéligibles – ont, quant à eux, réitéré leur demande d’un référendum d’autodétermination.

Pedro Sanchez a clairement rejeté, mercredi, l’idée d’un référendum, que ne permet pas la Constitution. Mais il plaide pour un « nouveau départ » et se dit prêt à dialoguer. Son objectif est de ramener la négociation sur des questions concrètes, en matière de financement ou d’investissement. Il cherche à séduire ceux qui, ces dernières années, sont venus grossir les rangs de l’indépendantisme, une option défendue il y a dix ans par moins d’un quart de la population catalane et qui a obtenu 52 % des suffrages aux dernières élections régionales, en février, dans le contexte certes particulier d’une faible participation liée à la pandémie.

Pour la réconciliation entre Catalans

Avant le brusque virage indépendantiste, la revendication catalane était d’ordre économique : il y a dix ans, l’ex-président régional Artur Mas exigeait un « pacte fiscal » afin de réduire la contribution de la Catalogne à la solidarité entre régions espagnoles. Les questions économiques et culturelles pourraient être un point de départ pour les négociations entre Madrid et la Catalogne, qui fournit 20 % du PIB espagnol. Une autre piste pourrait être une évolution de l’Espagne vers un système plus fédéral, avec un partage plus clair des compétences et une refonte du système de financement des régions.

L’arrivée au pouvoir à Barcelone d’un indépendantiste modéré de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), Pere Aragonès, désireux de donner sa chance à la négociation, est une opportunité pour Pedro Sanchez, qui a par ailleurs besoin du soutien des députés de l’ERC au Parlement espagnol pour se maintenir au pouvoir.

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Le premier ministre espagnol n’aura pas la tâche facile, mais il a le mérite de s’y atteler. Le gouvernement catalan de M. Aragonès, qui maintient la revendication d’indépendance, saisira-t-il l’occasion ? Il faut l’espérer. Les deux dirigeants se sont entretenus mercredi. La voie du compromis n’est pas seulement souhaitable pour une réconciliation avec Madrid ; elle l’est tout autant pour la réconciliation entre Catalans, dont la moitié ne sont pas indépendantistes et ont vécu difficilement la fracture sociale provoquée par les événements de 2017. Eux aussi attendent un geste.

Le Monde