Catherine Corsini : « Le sentiment de révolte me constitue »

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Publié aujourd’hui à 02h01

Après La Belle Saison (2015), et Un amour impossible (2018), adapté du roman de Christine Angot, Catherine Corsini signe La Fracture, actuellement en salle. A 65 ans, la réalisatrice met en scène un couple de femmes au bord de la séparation, sur fond de crise des « gilets jaunes », un autoportrait.

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’avais pas trouvé dans une malle, à l’âge de 7 ans, une liste de films rédigée avec une écriture parfaite, des exemplaires des Cahiers du cinéma et de Positif, des disques de Brel et de Ferré, des programmes de théâtre de l’époque de Jean Vilar. Cette malle, donnée par ma mère, appartenait à mon père, mort à la guerre d’Algérie, où il avait été envoyé comme appelé, à 26 ans. Elle est restée longtemps dans ma chambre. Je suis tombée comme en adoration de ce qu’elle contenait, habitée par le devoir de faire revivre la mémoire de mon père. Il voulait devenir acteur ou metteur en scène. Cet héritage m’a constituée dans cet amour un peu dingue, radical, du théâtre d’abord, du cinéma ensuite.

Où viviez-vous ?

Mes parents vivaient à Paris, dans un petit deux-pièces, ils n’avaient pas d’argent et m’avaient confiée à mes grands-parents, à Dreux (Eure-et-Loir). Ils venaient me voir le week-end. Ma mère était infirmière. Mon père, qui avait quitté son village corse à l’âge de 15 ans, enchaînait les petits boulots. Antimilitariste, il espérait échapper à son service militaire en Algérie. Le maire du 10arrondissement de Paris, un Corse, qu’il avait sollicité, lui avait répondu : « Je n’ai que des filles, mais, si j’avais un fils, je serais fier qu’il parte. »

Alors, il est parti, en 1958. Il écrivait à ma mère des lettres très belles, très douces. Il disait que l’Algérie ressemblait à la Corse, mais évoquait son ardent désir de rentrer. Il est mort un mois et demi après être arrivé, dans un accident de camion stupide. Il s’appelait Antoine.

Quel souvenir gardez-vous de lui ?

J’avais deux ans et demi quand il est mort. J’ai beaucoup pensé, rêvassé, à l’homme qu’il était. Il écrivait des poèmes, c’était un tendre. Il avait la beauté des hommes de ces années-là, toujours élégants dans leurs costumes impeccables, ils ressemblaient tous à Clark Gable ! A l’école, à « profession du père », j’écrivais « disparu ». Je me persuadais de manière un peu folle, obsessionnelle, qu’on me cachait des choses, qu’il n’était pas vraiment mort et allait venir me chercher.

Veuve à 24 ans, ma mère parlait de lui comme d’un être idyllique, irréel, presque un dieu, avec lequel elle disait avoir vécu une très grande histoire d’amour. C’était écrasant. Sur les photos, je voyais un jeune couple heureux, avec des rêves, des projets, à l’aube de leur vie, fauchée. J’ai toujours trouvé qu’il s’agissait d’une immense injustice. Ce sentiment de révolte me constitue.

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