« Ce n’était pas une exposition mais une opération de com’ » : en 1971, Picasso au Louvre pour effacer quarante ans de mépris

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Publié aujourd’hui à 00h19, mis à jour à 11h39

Le président Georges Pompidou face à l’« Arlequin », lors de l’inauguration de l’exposition « Picasso au Louvre », le 21 octobre 1971.

Ce matin du jeudi 21 octobre 1971, une foule se presse au Musée du Louvre. A 11 heures précises, Georges Pompidou et son épouse, Claude, en tailleur-pantalon Chanel, grimpent le grand escalier Daru, dominé par la Victoire de Samothrace, pour rejoindre la Grande Galerie déjà noire de monde. Le président de la République vient inaugurer une exposition consacrée à Pablo Picasso. Huit œuvres seulement, du figuratif au plus cubiste, choisies dans les collections publiques françaises.

Sans jeter un regard aux démons, angelots et vierges, sans considération pour les tableaux de Poussin, Watteau ou Raphaël, le chef de l’Etat prend la pose devant la Femme assise, une toile datée de 1909, avant de s’immobiliser face à l’Arlequin, de facture classique des années 1920. Le locataire de l’Elysée, qui a déjà lancé le projet d’un centre d’art à Beaubourg, est dans son élément. L’art moderne, c’est son affaire, sa passion. Lorsque les journalistes l’assaillent de questions, le normalien habitué à rédiger lui-même ses discours sait trouver les mots pour célébrer la vedette du jour. Devant la caméra de l’ORTF, il flatte « un volcan bouillonnant toujours en activité, un vrai transformateur, un monstre sacré de l’art ». Selon lui, « il y a les autres et il y a Picasso ! »

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L’éloge est à la mesure du rendez-vous : l’artiste le plus célèbre, le peintre de Guernica et des Demoiselles d’Avignon, fête ses 90 ans dans le musée le plus visité au monde. Et pas n’importe où, dans le circuit des chefs-d’œuvre universellement reconnus, là où les touristes déferlent aujourd’hui, portable à la main, pour mitrailler les joyaux de l’histoire de l’art. Aucun créateur vivant avant Picasso n’a eu droit à cet honneur.

Après, il y eut Chagall, dans une salle du pavillon de Flore, moins prestigieux que la Grande Galerie. Pierre Soulages a bien célébré son centenaire en 2019 au Louvre, mais dans une salle qui lui était dévolue, sans confrontation aux maîtres du passé. L’événement est évoqué dans l’exposition « Les Louvre de Pablo Picasso », qui raconte, à partir du 13 octobre au Louvre-Lens, la passion de l’artiste pour le musée. L’accrochage de 1971 est aussi le dernier hommage rendu par la puissance publique au peintre, qui mourra un an et demi plus tard, le 8 avril 1973.

Un événement tombé dans l’oubli

Aussi courte fût-elle – dix jours à peine –, l’exposition de 1971 aurait dû rester dans les annales. Un sondage Sofres réalisé un mois plus tard rapporte que près de 80 % des Français en avaient alors entendu ­parler. Cinquante ans après, pourtant, personne ou presque ne s’en souvient. Le Musée du Louvre lui-même confesse ne pas avoir les chiffres de fréquentation de l’époque. Même Edouard Balladur, alors secrétaire général adjoint de l’Elysée, qui avait minuté le déplacement présidentiel, a tout oublié.

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