« Ce que c’est qu’une existence » : Christine Montalbetti, doigts rivés au clavier

L’écrivaine Christine Montalbetti, à Paris, en 2019.

« Ce que c’est qu’une existence », de Christine Montalbetti, P.O.L, 384 p., 20 €, numérique 15 €.

Il n’est pas aisé pour un roman choral de sonner juste, surtout s’il se lance le défi de réunir, dans l’espace narratif d’une unique journée, les trajectoires d’individus divers, possiblement représentatifs du monde contemporain. Christine Montalbetti se risque pourtant à l’exercice, dans un livre au titre en trompe-l’œil, Ce que c’est qu’une existence, qui dissimule sous son enseigne un peu stricte une profusion merveilleuse… C’est, disons-le, un pur enchantement, conforme au vœu formulé par la narratrice : « Ecrire un roman, je me dis parfois, c’est, comme quand on était petits, vous emmener dans un recoin et vous chuchoter toi, tu serais ça ; vous faire entrer dans un monde qu’on construit ensemble, comme enfants quand on conjuguait nos énergies pour imaginer des univers où on devenait quelqu’un d’autre. »

Sans pesanteur et sans pose

Peut-être la réussite d’un tel récit pluriel tient-elle à ce que, en fait de chorale, on y entend d’abord la voix singulière, sûre et souple, d’une romancière dont l’œuvre s’enrichit de livre en livre d’une liberté et d’une inventivité toujours plus remarquables. Ce que c’est qu’une existence raconte ainsi, à la Diderot, l’écriture d’un roman en train de se faire, où la narratrice, partie pour imaginer le destin de sa troupe de personnages, se voit confrontée à des questions qu’on pourrait dire simplement « techniques » et cependant liées à notre sort commun, dans un monde marqué par une pandémie qui n’en finit pas : que faire – narrativement – de ce fameux masque qui s’est invité dans nos vies, et des gestes barrières qui conditionnent de façon inédite toute la chorégraphie sociale, amoureuse, humaine ? L’écrivaine répond à cela sans pesanteur et sans pose, avec l’arme de l’humour et une sorte d’attention bienveillante, formidablement littéraire, à tout ce qui l’entoure, l’étonne, l’émeut.

Lire la rencontre de 2014 : Christine Montalbetti : « Je suis hantée par l’histoire d’Ulysse »

Ce que c’est qu’une existence est en ce sens un laboratoire des possibles de la fiction confrontée aux trivialités parfois tragiques du réel : comment écrire les aventures d’un père, septuagénaire et veuf, observant le monde à sa fenêtre, de son fils parti sur un bateau en Méditerranée, d’un exilé syrien passant par la Turquie, d’une femme alitée à l’hôpital, d’un couple de voisins qui se disputent, d’autres personnages encore, en fuite ou heureux, en les intégrant pour ainsi dire au présent de la lecture ? Christine Montalbetti s’y emploie avec une légèreté et une dextérité cajoleuses, s’adressant à nous et se parlant à elle-même, tordant la langue avec tendresse, multipliant digressions et rebondissements malicieux pour interroger l’arbitraire charmeur ou violent de tout roman.

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